Abandon de tous les privileges

Thursday, March 09, 2006

Abandon de tous les privilèges


REVOLUTION FRANCAISE 1789





I

OBJET ET BUT DE LA REVOLUTION



La révolution française est la révolution qui a achevé en France et commencé en Europe l’abolition de l’ancien régime. Il ne faut pas confondre l’ancien régime avec l’ancienne France. L’ancienne France, c’est la France, une dans tous les temps par la communauté des gloires et des douleurs. C’est la Patrie. L’ancien régime est un ensemble d’institutions qui ont existé, non seulement en France, mais dans toute l’Europe, dans l’ordre de la propriété, de la famille, de l’administration civile, de l’organisation politique. C’était le régime féodal avec l’absolutisme monarchique. Ces institutions, après avoir répondu pendant un temps à des nécessités historiques, avaient fini par dégénérer en abus insupportables qui peuvent se résumer en deux mots : privilèges et arbitraire. Les privilèges sont les droits que les uns possèdent aux dépens des autres. L’arbitraire, c’est le pouvoir d’un seul ou de quelques-uns sur tous, sans règle et sans lois. De là, deux sortes de cause de la Révolution : les unes sociales, les autres politiques ; les unes naissant de l’inégalité des classes, les autres de l’absolutisme monarchique. Comme la Révolution a eu deux causes, elle a eu également deux buts : détruire l’inégalité ou le privilège, détruire le despotisme ou l’arbitraire. Quelques-uns ont pensé que la Révolution a eu raison d’abolir les privilèges, mais qu’elle devait laisser subsister le pouvoir absolu, seule garantie, suivant eux, de l’égalité. D’autres, au contraire, ont pensé que la Révolution a eu raison d’abolir l’arbitraire du pouvoir, mais qu’elle aurait dû laisser subsister l’inégalité des classes, seule garantie, suivant eux, de la liberté. C’est là une double erreur. La grandeur de la Révolution a
été précisément de poursuivre à la fois et de ne pas séparer ces deux objets qui sont le complément garantie l’un de l’autre : l’égalité et la liberté. Résumons d’abord les causes sociales de la Révolutions française.


II


CAUSE DE LA REVOLUTION

CAUSES SOCIALES



La principale cause de la Révolution a été l’excès de l’inégalité. Il y a deux sortes d’inégalités parmi les hommes : les unes naturelles, telles que l’âge, la santé, l’intelligence, la vertu, etc.
; les autres artificielles et arbitraires, telles que l’exemption d’impôts, le droit exclusif à certaines fonctions, etc. L’ancien régime reposait sur d’innombrables inégalités de cette seconde classe. La nation était divisée en trois classes ou ordres : la noblesse, le clergé et le tiers état. La noblesse et le clergé ne contribuaient à l’impôt que dans une mesure inégale et insuffisante. Le principal poids des charges publiques portait sur le tiers état, particulièrement sur les paysans. Le clergé n’était tenu qu’à des dons gratuits qu’il fixait lui-même arbitrairement. La noblesse payait la capitation ou impôt par tête, plus ce qu’on appelait l’impôt du vingtième, établi sous Louis XV par le contrôleur général Machault. Mais le tiers état payait lui-même ces deux sortes d’impôts, et de plus il payait seul la taille, qui était pour le Trésor la principale source de ses revenus. Outre la taille, le peuple des campagnes était encore soumis à la corvée « La corvée était l’obligation de donner gratuitement plusieurs jours de travail pour l’entretien des routes. ». De là l’expression célèbre de gent taillable et corvéable à merci, par laquelle le tiers état avait été longtemps qualifié. La noblesse, outre le privilège d’être exempte de la taille, avait encore celui de pouvoir s’élever seule aux grades militaires. Dans la plupart des provinces, les droits
territoriaux passaient de mâle en mâle par droit d’aînesse, et les sentiments naturels de la famille recevaient par cette inégalité de graves atteintes. Le clergé prélevait sur le produit des terres une partie, appelée dîme ou dixième, et jouissait d’immenses propriétés, dites biens de mainmorte, biens incommutables et inaliénables, qui étaient soustraits à la libre circulation. Non seulement les ordres privilégiés étaient affranchis en partie des contributions publiques, mais ils profitaient même de ces contributions ; et un grand nombre de courtisans ne vivaient ne vivaient que sur les pensions et les faveurs de la couronne, alimentées par le travail du tiers état. Enfin ces ordres privilégiés prélevaient eux-mêmes,à titre de droits féodaux, une grande partie de la richesse social ; les paysans étaient accablés de charges fiscales. Ces charges avaient pu à l’origine, lorsque le seigneur était souverain, représenter des services rendus ; mais elles
avaient perdu avec le temps toute signification, et n’étaient plus qu’une oppression ruineuse pour les campagnes et l’agriculture. Les principaux de ces droits étaient les rentes féodales de
toute nature ; les banalités, ou obligation de moudre au moulin du seigneur, de cuire à son four, de se servir de son pressoir ; les corvées seigneuriales, distinctes de la corvée due à l’Etat ; les droits exclusifs de colombier, de pêche, de chasse ; enfin une multitude d’autres dont les noms mêmes n’ont plus de signification pour nous. Même la servitude personnelle existait encore dans certaines provinces : par exemple, les cerfs de Saint-Claude dans les montagnes du Jura. Ces serfs n’avaient ni la faculté de tester, ni celle de changer de domicile, ni celle de choisir un état à leur gré. A leur mort, leur pécule retournait entre les mains du seigneurs ; et si les biens venaient à être vendus, les serfs pouvaient être partagés « comme un vil bétail… comme s’ils
eussent éré vendus par des pirates ( Cahiers du Tiers Etat en 1789, t. III, p. 335.) ». La justice était rendue à prix d’argent : les charges de judicature étaient vénales, comme aujourd’hui
nos offices ministériels, et elle se transmettaient par hérédité : on s’élevait ainsi à une demi-noblesse, que l’on appelait la noblesse de robe. Le tiers état lui-même avait des privilèges. Les diverses industries formaient des corporations fermées dont on ne pouvait franchir les
limites ; le travail, enfermé ainsi dans des barrières infranchissables, ne pouvait faire aucun progrès. En même temps, les maîtrises et les jurandes, par toutes sortes de restrictions
oppressives, empêchaient l’ouvrier de s’élever jusqu’à la condition de maître. Enfin, lors de l’avènement du roi Louis XVI, le servage n’était pas aboli dans toute la France ; la torture était
encore infligée aux accusés ; l’état civil était interdit aux protestants ; les douanes intérieures empêchaient la libre circulation des denrées. Tel était l’ensemble des abus qui duraient depuis des siècles, et que le développement des lumières avait rendus intolérables avec le temps.

Annotations A.P.J. : La question posée en ce jour de mai 2003 est : est-ce que la décentralisation ne détruit pas la garantie d’équité nationale ? Ne va-t-on pas retrouver
des baronnies s’appuyant sur les courtisans des temps modernes ? Avons nous réussi
l’objet de la révolution en supprimant tous les privilèges ?


III

CAUSES DE LA REVOLUTION FRANCAISE

CAUSES POLITIQUES


La Révolution, avons-nous dit, a deux buts
: abolir les privilèges aristocratiques, abolir l’absolutisme
monarchique.

La royauté française, après avoir lutté
pendant de longs siècles contre
le pouvoir de la féodalité, était enfin parvenue,
sous Henri IV et le
Cardinal de Richelieu, au pouvoir absolu.

Les grands vassaux qui,
au moyen âge, jouissaient d’un pouvoir presque égal
à celui du roi, et
qui exerçaient dans leurs domaines tous les droits de la
souveraineté,
avaient été obligés de plier l’un après
l’autre devant la royauté.

Le clergé, qui partageait avec les grands les pouvoirs
féodaux, avait
aussi perdu peu à peu toute puissance politique, et
n’était plus qu’un
clergé de cour asservi et obéissant.

Les villes qui avaient conquis
sur les seigneurs leurs libertés communales, les avaient vues
peu à peu
disparaître confisquées par la royauté.

Une grande institution, les
Etats généraux, dont nous parlerons plus amplement, et
qui étaient
composés des trois ordres ( noblesse, clergé, tiers
état ), convoqués
pour voter des subsides aux princes, n’avaient été
appelés que dans des
cas d’extrême péril ; et l’on avait fini par s’en passer
tout à fait.

Le parlement, cour de justice, qui avait quelques prérogatives
politiques, entre autres le droit d’enregistrer les édits,
c’est-à-dire
les volontés royales, et le droit de remontrances, le Parlement
avait
essayé d’étendre ces prérogatives et de devenir
une assemblée
délibérante, chargée de contenir le pouvoir royal.
Il fut vaincu dans
la guerre civile de la Fronde, et les dernières tentatives de
résistance et de liberté publique succombèrent
avec lui.

La liberté
individuelle n’avait aucune garantie. Des lettres de cachet obtenues
à
prix d’argent ouvraient les prisons d’Etat, non seulement aux rebelles,
mais à tous ceux que poursuivaient le caprice et la passion des
puissants.

La liberté de la presse était nulle, au moins
légalement. Tout dépendait de l’arbitraire. L’Emile de
J.J. Rousseau
était brûlé par la main du bourreau.

Le règne de Louis XIV avait
été le triomphe du despotisme. Pouvoir sans frein et sans
contrôle,
désordre de mœurs insolemment affiché. Les nobles devenus
courtisans,
les parlements serviles allant jusqu’à légitimer les
enfants adultérins
du roi, tout vestige de liberté disparu, les protestants
chassés de
France, un régime de guerres perpétuelles qui,
après un temps de
splendeurs, avait fini par mettre le royaume à deux pas de la
ruine et
dont nous payons encore aujourd’hui les conséquences « On
demandait en
1870 à un grand historien allemand, après la chute de
l’empereur : Mais
à qui donc faites-vous la guerre maintenant ? il répondit
: A Louis
XIV. » : tel est le bilan de ce grand règne.

Cependant Louis XIV
avait été pendant quarante ans le maître de
l’Europe, et ses désordres
avaient eu au moins quelques apparence de dignité. Mais son
successeur
Louis XV laissa tomber l’influence de la France, perdit notre puissance
coloniale, et assista impassible au partage de la Pologne.

Sous le
même prince, comme sous le duc d’Orléans, qui avait
été régent pendant
sa minorité, les désordres majestueux du roi Louis XIV
furent remplacés
par les vices les plus bas et la plus honteuse dissolution.

Il acheva de ruiner les finances de la France de
déconsidérer le pouvoir, et sut être à la
fois arbitraire et puissant.

Il mourut méprisé, détesté, emportant avec
lui le dernier prestige de la monarchie.


IV

REGNE DE LOUIS XVI


Louis XVI, petit-fils de Louis XV, monta sur le
trône
en 1774. C’était un prince honnête et faible, qui eut peu
de lumière,
montra de bonnes intentions, fit de grandes fautes et paya pour toute
sa race.

Cependant le commencement de son règne furent heureux. Il
eu d’abord pour ministres quelques bons et honnêtes citoyens :
Turgot,
Malesherbes, Necker. Quelques réformes sages furent
réalisées.

La
question fut abolie, et les accusés ne furent plus contrains par
la
torture à avouer des crimes que peut-être ils n’avaient
point commis,
ou à dénoncer des complices qui n’existaient pas.

Les douanes
intérieures furent supprimées, et les denrées
purent circuler librement
dans toute la France, d’une province à l’autre.

L’abolition de la
corvée, l’affranchissement des derniers serfs qui restaient
encore sur
le sol de la France, l’état civil rendu aux protestants : telles
sont
les réformes, préparées par les philosophes, que
Louis XVI eut
l’honneur d’avoir tentées ou exécutées avant la
Révolution.

Cependant quelques-unes de ces réformes ne furent pas
immédiatement
réalisées. La corvée, rétablie après
la chute de Turgot, ne fut
définitivement supprimée que sous le ministre de Brienne,
en 1787. Les
serfs du Jura n’obtinrent pas leur affranchissement complet, puisqu’ils
le réclamaient encore en 1789.

Un autre grand événement jette aussi
un juste éclat sur les premières années du
règne de Louis XVI ; ce fut
la guerre d’Amérique.

Les colonies anglaises d’Amérique insurgées
contre l’Angleterre soutenaient depuis 1773 une lutte énergique
et
opiniâtre. Washington, Franklin, Jefferson, Hamilton, furent les
héros
de cette lutte. Une partie de la jeunesse française s’engagea
sous le
drapeau américain, à la suite de La Fayette.
Bientôt le gouvernement de
la France, entraîné lui-même, prit parti pour les
insurgés. Cet appui
détermina le succès de la guerre, et, en 1783, le
traité de Versailles
assura l’indépendance des Colonies, et l’établissement de
la grande
république des Etats-Unis.

Mais ces premiers succès ne procurèrent
au roi qu’une popularité momentanée. Les
difficultés s’aggravaient de
jour en jour, et présagèrent bientôt une
révolution inévitable.

Les
courtisans, menacés dans leurs privilèges, dans leurs
pensions, dans
leurs jouissances, s’opposaient à toute réforme et
faisaient renvoyer
les ministres qui leur étaient contraires.

La reine,
Marie-Antoinette, fille de Marie-Thérèse d’Autriche,
imbue des maximes
les plus despotiques, exerçait sur le roi une influence des plus
malheureuses et combattait tantôt d’une manière ouverte
déclarée,
tantôt sourdement, toutes les idées nouvelles.

Necker, financier
habile, qui avait essayé de mettre de l’ordre dans les finances,
fut
congédié. Il se retira en publiant un Compte rendu, acte
célèbre qui,
pour la première fois, mit le public au courant de la politique
financière de l’Etat.

Calonne, son successeur, esprit léger,
présomptueux, plein de charlatanisme, flatta la reine et les
courtisans, répandit les pensions, multiplia les
dépenses, et creusa
plus profondément le gouffre du déficit.

Pour sortir de ces
embarras, il convoqua en 1788 une Assemblée des notables :
c’était une
assemblée choisie par le roi dans les trois ordres et
composée des
personnages les plus importants ; ce n’était pas la nation.

Et
cependant cette assemblée elle-même n’avait aucune
confiance dans
Calonne, elle se défiait de son intégrité, ne s’en
rapportait pas à sa
parole et s’opposa à tous ses projets, à la fois par de
bonnes et par
de mauvaises raisons. Enfin, elle fit une telle guerre au ministre,
qu’elle décida sa chute ; il fut remplacé par
Loménie de Brienne,
archevêque de Sens.

Celui-ci, malgré ses prétentions, ne réussit
pas mieux que son prédécesseur. Bientôt la Cour aux
abois n’eut plus
d’autre ressource que de rappeler Necker, et de convoquer les Etats
généraux.


V

LES ETATS GENERAUX


On donnait le nom d’Etats généraux,
sous l’ancienne
monarchie, à des assemblées représentatives et
électives, convoquées
par le roi, et ayant pour objet de voter des subsides et de
présenter
des vœux.

Il était admis en principe, quoiqu’on oubliât ce principe
dans l’application, que nul impôt ne pouvait être
levé sur les peuples
sans leur consentement.

En retour de l’argent voté par les Etats,
on leur permettait de présenter leurs vœux ou doléances,
et de demander
le redressement des griefs dont ils pouvaient avoir à se
plaindre.

Le roi prenait l’argent ; quand aux vœux ou doléances, il n’y
donnait
satisfaction que dans la mesure qui lui convenait. Il restait
maître
d’accorder ou de refuser les demandes des populations.

Les Etats
généraux ne se rassemblaient que sur la convocation du
roi, et n’eurent
jamais, comme le Parlement d’Angleterre, de réunions
régulières et
périodiques.

Les Etats généraux n’étaient pas, d’ailleurs, la
vraie
représentation de la nation, mais seulement des trois ordres,
noblesse,
clergé, tiers état, chacun d’eux nommant ses
députés et votant
séparément. Les ordres privilégiés
étaient donc toujours deux contre
un. Le tiers, inférieur aux deux autres, ne présentait
ses doléances
qu’à genoux : signe de son origine servile.

Les premiers Etats
généraux furent réunis en 1302, et soutinrent le
roi Philippe le Bel
dans sa lutte contre le pape Boniface VIII.

Les derniers Etats
généraux, avant 89, furent ceux de 1614, sous la
régence de Marie de
Médicis, pendant la minorité de Louis XIII.

A partir de cette
époque jusqu’en 89, toute convocation d’Etats fut interrompue :
ce fut
donc 175 ans pendant lesquels il n’y eut en France aucun vestige de
représentation nationale. Pendant la Fronde même,
où le pouvoir royal
vit s’élever contre lui l’opposition violente du parlement et de
la
noblesse, ‘est à peine si quelques voix
réclamèrent l’intervention des
Etats dans les affaires publiques : tant on était
éloigné en France de
reconnaître le droit du peuple à se gouverner
lui-même et à surveiller
la gestion des affaires.

Plusieurs fois cependant, entre 1302 et
1614, les Etats généraux, profitant des désordres
où le malheur des
temps avait jeté le pays, essayèrent de transformer leur
pouvoir viager
et éphémère en un pouvoir régulier et
efficace. Jamais cette révolution
ne fut plus près de s’accomplir qu’en 1356 et 1357, lors de la
captivité du roi Jean en Angleterre, et sous la régence
de son fils,
depuis Charles V.

A cette époque, les Etats de Paris furent sur le
point de faire triompher les principes essentiels de tout gouvernement
libre : vote des impôts, convocations périodique des
agents du pouvoir,
etc. Cette tentative échoua, et la liberté politique fut
ajournée pour
des siècles.

Telle était l’institution que la monarchie, à bout de
ressources, appelait à son secours en 1789, se promettant bien
de ne
s’en servir que pour obtenir l’argent nécessaire au
rétablissement des
finances, mais forcée bientôt de lui faire la part de plus
en plus
large, et de consentir avec elle au partage de la souveraineté.

Déjà le ministre Necker avait obtenu du roi une
concession des plus
graves et qui devait avoir les plus grandes conséquences. Dans
les
Etats antérieurs, le nombre des députés
attribués au tiers état,
n’avait jamais été rigoureusement fixé, et il
avait toujours varié
d’époque en époque. On décida que, dans la
nouvelle assemblée, il
serait égal en nombre aux deux ordres pris ensemble : c’est ce
qu’on
appela le doublement du tiers.

Ce n’était pas encore la
prépondérance, mais c’était
l’égalité. Le tiers se chargerait bientôt
de faire le reste, et de montrer qu’il était la nation.

Les Etats
généraux se réunirent le 5 mai à
Versailles, au milieu de la joie et de
l’espérance universelles. Le discours du roi parut assez peu en
rapport
avec ces espérances, et manifesta plus de crainte des
innovations que
de bonne volonté pour les réformes.

Le ministre ne parlait que de
besoins financiers, sans dire un mot des réformes politiques que
tout
le monde attendait. Mais la nation n’était pas disposée
cette fois à
donner son argent sans compensation et sans s’assurer pour l’avenir des
garanties durables.


VI

LE SERMENT DU JEU DE PAUME


Les Etats généraux ne
conservèrent pas longtemps ce nom,
qui appartenait au régime que l’on voulait détruire. Ils
prirent le nom
d’Assemblée nationale. Comment se fit ce changement qui
était à lui
seul toute la Révolution ?

La première opération de toute assemblée
élective est de vérifier ses pouvoirs,
c’est-à-dire de s’assurer que
tous les membres qui la composent ont été
sincèrement et légitimement
élus.

Les Etats généraux durent donc procéder à
la vérification des
pouvoirs. Mais comment cette vérification aurait-elle lieu ? En
commun,
ou séparément ? En commun, c’était décider
qu’ils ne formaient qu’une
seule et même assemblée, sans distinction d’ordre ni de
classe ;
séparément, c’était maintenir la distinction des
corps privilégiés et
du peuple.

Une autre question était engagée dans celle-là :
celle
du vote par ordre ou du vote par tête. Si l’on se
réunissait pour la
vérification, c’était le principe du vote par tête
qui l’emportait pour
toute la durée des Etats ; si la séparation, au
contraire, était
maintenue, c’était le vote par ordre qui avait l’avantage.

Or,
cette question du mode de votation était capitale ; car si l’on
votait
par ordre, les deux ordres étaient deux contre un ; si l’on
votait par
tête, le tiers état, qui était déjà
égal et même un peu supérieur en
nombre aux deux autres réunis, et qui avait dans chacun d’eux
des
adhérents, était sûr de la majorité.

Ce fut le Tiers qui l’emporta par sa persistance et sa
ténacité.

Il refusa de procéder à la vérification de ses
propres pouvoirs, tant
que les deux autres corps ne seraient pas réunis à lui.
Puis, après
avoir attendu pendant un mois la réponse des
privilégiés, il se décida
à se passer d’eux ; et ce fut alors, le 17 juin, que le tiers
état, sur
la proposition de l’abbé Sieyès, se proclama
Assemblée nationale et
commença à agir en cette qualité.

La cour, irritée, prépara un coup
d’Etat : fermant la salle des délibérations, elle en
interdit l’entrée
aux députés. Ils se transportèrent alors, sous a
présidence de Bailly,
dans la salle du Jeu de Paume ; et ce fut là, le 20 juin, qu’eu
lieu
cette séance mémorable, où tous
prêtèrent solennellement serment de ne
pas se séparer avant d’avoir donné une Constitution au
pays.

La
cour ne se tint pas pour battue ; et, profitant d’une absence de
Necker, toujours disposé à la conciliation, elle
décida Louis XVI à
tenir une séance royale, comme on l’appelait, où il
devait faire
connaître sa volonté.

La séance royale eut lieu le 23 juin. Le roi
donna ordre aux députés du tiers de cesser leurs
séances. Il cassa
leurs arrêtés, enjoignit de maintenir la distinction des
ordres, et
menaça les Etats de dissolution, si l’on méconnaissait
ses volontés.

Ce discours hautain fut le dernier soupir de l’autorité royale.
Le
tiers continua ses séances malgré les injonctions du roi.
C’est dans
cette circonstance que, M. de Dreux-Brézé étant
venu, de la part du
roi, inviter les députés à se séparer,
Mirabeau lui adressa cette
apostrophe célèbre : « Allez dire à votre
maître que nous sommes ici
par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la
force
des baïonnettes. »

Le clergé bientôt vint se réunir au tiers
état ;
quelques députés de la noblesse vinrent aussi l’un
après l’autre, et le
roi lui-même se vit bientôt obligé d’inviter les
ordres privilégiés à
cesser toute résistance.

Ainsi s’accomplit la réunion des ordres,
et leur absorption dans le tiers état ; ainsi fut
décidée la question
du vote par tête, qui assurait la souveraineté du tiers.
Ainsi les
Etats généraux devinrent Assemblée nationale.

Mais ce dernier titre
lui-même n’est pas celui qui la désigne dans l’histoire.
Ayant décidé
de donner une Constitution à la France, elle prit, le 9 juillet,
et a
conservé le nom d’Assemblée constituante.


VII

LA PRISE DE LA BASTILLE


La cour avait été obligée de
céder devant les Etats
généraux, devenus Assemblée nationale. Les trois
ordres s’étaient
confondus dans la nation. La souveraineté s’était
déplacée. La
Révolution était faite. Si les privilégiés
et la Cour eussent accepté
définitivement cette situation, peut-être la conciliation
eut-elle pu
avoir lieu sans effusion de sang.

Il n’en fut pas ainsi. La cour
voulut prendre sa revanche. Elle fit appel à la force, et fut
vaincue
par la force. A la révolution parlementaire succéda la
révolution
populaire. Telle fut, en deux mots, l’histoire du 14 juillet, date de
l’un des plus grands évènements de la Révolution :
la prise de la
Bastille.

Des troupes avaient été appelées à
Versailles de toutes
parts. Necker était exilé, le ministère
complètement renouvelé et
remplacé par des ennemis des réformes « Le nouveau
ministère ne dura
que quelques jours. Breteuil remplaçait Necker et était
le principal
ministre. ». On espérait contenir Versailles et Paris,
transférer
l’Assemblée dans un lieu plus à l’abri des
émotions populaires, et la
tenir ainsi à merci.

A ces nouvelles, un immense mouvement de
résistance se déclara dans l’Assemblée et dans le
peuple. A
l’Assemblée, Mirabeau, le redoutable tribun, fit voter une
adresse au
roi pour demander le renvoi des troupes. Au Palais-Royal, un jeune
homme, alors inconnu, depuis célèbre, Camille Desmoulins,
donna le
signal de l’insurrection. Les troupes étrangères du
régiment de
Royal-Allemand firent feu sur la multitude. Les gardes
françaises
prirent parti pour le peuple.

Ce n’était que les préludes de la
révolte. Elle prit bientôt une allure plus
régulière et un but précis.
Ce but, e fut l’attaque de la Bastille.

La Bastille, forteresse
formidable, établie sur la place qui porte aujourd’hui ce nom,
était
une prison d’Etat, et en quelque sorte la citadelle de l’arbitraire.
Là, sur de simples lettres de cachet, sans autre garantie de
justice
que la volonté royale, on renfermait et on laissait périr
oubliés ceux
qui avaient le malheur de déplaire au roi ou à ses
favoris.

Le
peuple, à peine armé, osa tenter le siège de la
forteresse. La hache
brisa les ponts-levis et les portes, et la population
révoltée,
soutenue par les gardes françaises, força ce vieil asile
de servitude
et de terreur qui, il faut le dire, n’était qu’assez faiblement
défendu.

Ce fut la première insurrection victorieuse, la première
apparition du peuple de Paris sur la scène
révolutionnaire.

La royauté, qui n’avait pas voulu céder à la
raison, fut contrainte de
céder à la force. Le roi rappela Necker et les ministres,
ordonna
l’éloignement des troupes, se confia à l’Assemblée
nationale, et vint à
Paris recevoir des mains du célèbre Bailly, devenu maire
de Paris, les
clefs de la ville et la cocarde tricolore « A la suite du 14
juillet,
une municipalité s’était organisée à
l’hôtel de Ville et avait nommé
Bailly, maire de Paris. En même temps, la garde nationale
s’était
spontanément organisée sous le commandement du
général La Fayette. ».
Ce fut, en apparence, un moment de réconciliation et de paix,
mais qui
ne devait pas durer longtemps.


VIII

LA NUIT DU 4 AOUT


Le 14 juillet avait été la
défaite de la royauté. Le 4 Août fut l’abdication
de la féodalité.

Dans cette nuit mémorable, l’Assemblée nationale abolit
tous les
privilèges. Dans un moment d’enthousiasme, la noblesse
elle-même et le
clergé, entraînés par l’esprit du temps, firent le
sacrifice volontaire
des droits abusifs et oppressifs qu’ils possédaient depuis des
siècles.

Le vicomte de Noailles, ouvrant le feu, demanda l’égalité
dans l’impôt,
l’abolition des droits féodaux moyennant rachat, l’abolition
sans
rachat des corvées seigneuriales, des mainmortes, des servitudes
personnelles « Les droits féodaux étaient
considérés par la noblesse
comme une propriété : c’est pourquoi elle demandait le
rachat. Les
corvées, les mainmortes et servitudes personnelles, étant
au contraire
des usurpations sur les libertés naturelles de l’homme, devaient
être
abolies sans rachat. ».

Guiche et Mortemart demandent l’abolition
des pensions de Cour ; Virieu, l’abolition des colombiers ;
l’évêque de
Chartres, l’abolition du droit de chasse, jusque-là
réservé aux
seigneurs.

L’évêque de Nancy, au nom du clergé, demande
à son tour
le rachat des féodalités ecclésiastiques, à
condition que le prix de
rachat serait transformé en dotation appliquée au
soulagement des
pauvres.

Le curé Thibault, allant plus loin encore, offre
l’abolition du casuel des prêtres. Mais l’Assemblée, tout
en
applaudissant, refusa ce sacrifice.

Tous les privilèges devaient
disparaître à la fois dans cet entraînement
universel. Un conseiller du
Parlement propose l’abolition de la vénalité des charges
et des autres
privilèges de la magistrature.

Les villes elles-mêmes et les
provinces tiennent à honneur de faire le sacrifice de tout ce
qui les
sépare, et les empêche de former une seule nation sous une
seule loi.
Suppression des barrières provinciales, plus de pays
d’états.

En
résumé : Abolition de la servitude personnelle et de la
mainmorte.
Abolition des corvées. Abolition des droits féodaux, sauf
rachat pour
certains d’entre eux. Faculté de rembourser les droits
seigneuriaux.
Abolition des justices seigneuriales. Abolition du droit exclusif de
chasse, de colombier et de garenne. Taxe en argent
représentative de la
dîme. Rachat possible de toutes les dîmes « Plus
tard, le clergé fit
abandon du droit de rachat des dîmes, s’en rapportant à la
nation du
soin d’assurer les besoins du culte divin. ». Abolition de toute
immunité pécuniaire, égalité
d’impôts. Admissibilité de tous les
citoyens aux emplois civils et militaires. Abolition des
privilèges
particuliers des provinces et des villes. Suppression de la
vénalité
des offices et établissement prochain d’une justice gratuite.
Suppression des pensions de Cour, etc.

Tels sont les résultat qui,
en une seule nuit, ont été conquis par la
Révolution. C’est aux
philosophes du XVIII° siècle, Montesquieu, Rousseau,
Voltaire, Turgot,
qu’il faut, en grande partie, faire honneur de cet immense changement
dans les conditions de la vie sociale. Les philosophes ont
proclamé les
principes. L’Assemblée constituante a
décrété l’application.

Toutes ces réformes peuvent se résumer en un seul mot :
L’égalité devant la loi.


IX

LA DECLARATION DES DROITS


La nuit du 4 août avait été
un moment d’exaltation et
d’entraînement. Il restait à rédiger toutes les
propositions décrétées,
et à les consacrer par un acte fondamental et solennel
destiné à être
la pierre angulaire du monument nouveau que l’on allait élever.
C’est
ce que fit l’Assemblée nationale dans le préambule de sa
constitution,
sous ce titre : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

On
a reproché à l’Assemblée constituante d’avoir fait
précéder un acte
constitutionnel d’une déclaration philosophique de principe.
Cependant
cette déclaration est précisément, de tous les
actes de la
Constituante, la seule chose qui soit restée immobile et
respectée. La
constitution péri, ainsi que toutes celles qui ont suivi. La
Déclaration des droits a traversé tous les
régimes, plus ou moins
atteinte sans doute par les uns ou par les autres, mais demeurant, dans
son ensemble, la base inébranlable du droit public de la France.

Rapportons donc ici textuellement les principaux articles de cette
pièce mémorable, qui est, en quelque sorte, l’Evangile de
l’ordre
nouveau :

« Les représentant français constitués en
Assemblée
nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli et le
mépris des droits
de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et la corruption
des gouvernements, ont résolu d’exposer dans une
déclaration solennelle
les droits naturels, inaltérables et sacrés de l’homme…En
conséquence,
l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en
présence de tous et sous
les auspices de l’Etre suprême, les droits suivants :

I. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.

II. …Ces droits sont : la liberté, la propriété,
la sûreté et la résistance à l’oppression.

III.
Le principe de la souveraineté réside essentiellement
dans la nation.
Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en
émane
expressément.

IV. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne
nuit pas à autrui. Ainsi, l’exercice des droits naturels de
chaque
homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la
société la jouissance de ces mêmes droits. Ces
bornes ne peuvent être
déterminées que par une loi.

V. …

VI. La loi est l’expression de
la volonté générale. Tous les citoyens ont le
droit de concourir
personnellement ou par leurs représentant à sa formation.
Elle doit
être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit
qu’elle punisse.
Tous les citoyens sont égaux à ses yeux. Tous sont
également
admissibles à toutes les dignités, places et emplois
publics, selon
leur capacité.

VII. Nul homme ne peut être accusé, arrêté,
ni détenu
que dans le cas déterminés par la loi et selon les formes
qu’elle a
prescrites.

VIII. La loi ne doit établir que des peines strictement
nécessaires ; et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une
loi établie et
promulguée antérieurement au délit.

IX. Tout homme est présumé innocent jusqu’à ce
qu’il ait été déclaré coupable.

X.
Nul ne doit être inquiété pour ses opinions,
même religieuses, pourvu
que leur manifestation ne trouble pas l’ordre établi par loi.

XI. La
libre communication des pensées et des opinions est un des
droits les
plus précieux de l’homme. Tout citoyen peut donc parler,
écrire,
imprimer librement, sauf à répondre des abus de cette
liberté dans les
cas déterminés par la loi.

XII. La garantie des droits de l’homme et
du citoyen nécessite l’établissement d’une force
publique. Cette force
est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour
l’utilité
particulière de ceux auxquels elle est confiée.

XIII. Pour
l’entretien de la force publique et les dépenses
d’administration, une
contribution commune est indispensable. Elle doit être
également
répartie entre les citoyens, en raison de leurs facultés.

XIV. Tous
les citoyens ont le droit de constater, par eux-même ou leurs
représentants, la nécessité de ces contributions
publiques, de les
consentir librement et d’en déterminer la quotité,
l’assiette, le
recouvrement et la durée.

XV. La société a le droit de demander compte à
tout agent public de son administration.

XVI.
Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est
pas assurée,
ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a pas
de constitution.

XVII.
La propriété étant un droit inviolable et
sacré, nul ne peut en être
privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique
en est légalement
constatée, et sous la condition d’une juste et préalable
indemnité.

Après
avoir posé ces principes, les auteurs de la constitution les
résumaient
en les ramenant aux deux idées fondamentales de
l’égalité et de la
liberté. ( Constitution de 91, titre 1er.).

L’égalité comprenait : 1° l’égale
admissibilité aux emplois ; 2° l’égalité des
impôts ; 3° l’égalité des peines.

La liberté comprenait : 1° la liberté personnelle, ou
droit d’aller et
venir, d’où dérive la liberté du travail et la
liberté des propriétés ;
2° la liberté de pensée et de conscience ; 3° la
liberté de réunion ;
4° la liberté de pétition.

Telles sont les maximes fondamentales d
l’ordre social établi par la Révolution de 89. Elles ont
été plus ou
moins explicitement reconnues par tous les gouvernements issus de la
Révolution. Elles sont donc la part la plus solide et la plus
durable
de l’œuvre accomplie par l’Assemblée constituante. Restait
à établir
l’organisation administrative et l’organisation politique du pays. Elle
fut moins heureuse dans cette double entreprise.


DOCUMENTATION
: Lien vers le texte complet des Droits de l'Homme.


X

LES JOURNEES DES 5 ET 6 OCTOBRE


La Révolution s’est faite à la fois
sur deux théâtres
différents : à l’Assemblée et dans la rue ; d’un
côté par des décrets
et des actes constitutionnels, de l’autre par des mouvements populaires
; le Serment du Jeu de paume, et la prise de la Bastille ; la nuit du 4
août et les journées d’octobre.

Le 14 juillet avait été la défaite
de la royauté ; les 5 et 6 Octobre furent son humiliation et le
commencement de sa déchéance. Le 14 Juillet avait abattu
la citadelle
du despotisme ; les journées d’octobre ramenèrent le roi
à Paris, et le
placèrent sous la garde et sous la menace du peuple.

Les anciens
rois de France avaient fait de Paris le siège de leur pouvoir.
Le
Palais de Justice, l’Hôtel de Saint-Paul, le Louvre avaient
été
successivement des demeures royales. Louis XIV, le premier, dans son
ressentiment des injures qu’avaient infligées à sa
mère et à lui-même
les Parisiens pendant la Fronde, avait quitté Paris pour n’y
plus
rentrer, et avait fait de Saint-Germain d’abord, de Versailles ensuite,
le siège de son gouvernement et de sa Cour, en ornant cette
dernière
résidence de toutes les splendeurs de l’art et du goût.
Depuis lui,
Louis XV, sauf pendant la régence du duc d’Orléans, et
louis XVI, ses
successeurs, avaient continué d’habiter ce majestueux
séjour.

Après
le 14 Juillet, Paris avait appelé à sa tête, pour
maire Bailly, le
savant illustre, et pour commandant des gardes nationales La Fayette,
si populaire alors pour ses opinions libérales et
généreuses, et pour
la part qu’il avait prise, avec Washington, à
l’émancipation des
Etats-Unis d’Amérique.

Etait-ce Paris, était-ce Versailles qui devait l’emporter ?

La Cour n’avait pas accepté la défaite du 14 juillet.
Elle voulut
prendre sa revanche et appela de nouveau des troupes à son
secours.
Elle avait négocié avec le marquis de Bouillé un
projet de fuite. Les
gardes du roi avaient invité à un banquet, dans la salle
de spectacle
du château de Versailles, les officiers des autres corps. A ce
banquet,
des chants, des toast, la reine venant après la fête
remercier ses
défenseurs, la cocarde tricolore foulée au pieds, tout
semblait
indiquer une pensée de réaction.

Excité déjà par les discutions de
l’Assemblée sur le veto royal, par les résistances du roi
aux décrets
du 4 août ; surexcité encore par la disette, le courroux
populaire
s’exalta à ces événements.

Les femmes de Paris, conduites par
Maillard, célèbre depuis par les massacres de septembre,
marchèrent sur
Versailles. Les gardes nationaux, commandés par La Fayette,
arrivèrent
à leur tour. Celui-ci réussit à rétablir
l’ordre et le calme. Mais
pendant la nuit un malentendu vint détruire son œuvre ; le
château fut
envahi. La reine fut obligée d’avoir recours à la
protection de La
Fayette, qu’elle détestait ; les gardes du corps furent
sauvés par la
même protection. La victoire resta à la multitude ; et le
roi et la
reine rentrèrent acclamés, mais prisonniers, à
Paris.

Dès ce jour,
Paris redevint la capitale de la France, et Versailles demeura avec sa
grandeur déserte et sa majesté silencieuse et
glacée.

REVOLUTION FRANCAISE chapitre XI à XX



XI


LES PARTIS ET LES HOMMES DANS L’ASSEMBLEE

CONSTITUANTE

Les
Etat généraux étaient divisés en ordres ou en classe. L’Assemblée nationale fut divisée en partis. La division par ordres était artificielle, ou du moins résultait de circonstances historiques que le temps avait profondément modifiées. La division en partis est naturelle, et naîtra toujours de la diversité même des esprits et des
situations, qui ne permet pas que tous voient les choses du même point de vue.

Ce fut dans l’Assemblée constituante que les partis commencèrent à se désigner par la place qu’ils occupaient dans la salle des séances. Le côté droit avait été
choisi par les privilégiés ; le côté gauche par les députés populaires ; le
centre était occupé par les modérés. C’est depuis ce temps que la droite a
signifié la réaction ; la gauche la révolution ; et le centre, le juste milieu.

La droite s’était formée naturellement des deux ordres privilégiés, noblesse et
clergé, moins quelques députés de ces deux ordres, attachés aux idées nouvelles. Elle avait pour orateurs deux hommes d’un talent brillant et facile : l’abbé Maury et Cazalès ; Maury académicien et rhéteur plutôt qu’orateur politique ; Cazalès, au contraire d’une éloquence vive, naturelle, spontanée, sachant trouver les meilleures raisons possibles pour une cause impopulaire.

Entre la droite et la gauche se plaçait le parti Necker, composé de ceux qu’on appelait monarchiens. Leur idéal était la constitution anglaise. Tout en faisant la part aux idées de la Révolution, ils eussent voulu un pouvoir royal fort et respecté, une chambre haute réservée aux anciens ordres privilégiés, et une chambre populaire élective. Ce parti s’inspirait des idées de Montesquieu, et croyait pouvoir, par cette combinaison, réconcilier les trois grands éléments de la société d’alors, la royauté, l’aristocratie et le peuple.

A la tête de ce parti étaient deux hommes, parfaitement unis de sentiments et d’opinions, Malouet et Mounier, esprits sages, pondérés, ennemis des excès en toutes choses, mais demandant à la Révolution et à la Royauté des transactions qui n’étaient alors dans le tempérament ni de l’une ni de l’autre. Se rattachaient au même parti Clermont-Tonnerre, Lally-Tollendal, et enfin le ministre Necker dont la fille, Mme de Staël, défendit plus tard avec passion les idées politiques du parti dans son livre des Considérations sur la Révolution française.

Le parti national ou populaire se composait de l’immense majorité de l’Assemblée. C’est lui qui en avait décidé les premiers actes : c’est lui qui avait voté la Déclaration des droits ; ce fut lui qui fit la constitution. Imbu, sans le savoir, des principes républicains, il s’inspirait de Rousseau plus de Montesquieu. Les deux chefs les plus puissants de ce parti, et on peut le dire, de
l’Assemblée, furent Sieyès et Mirabeau, celui-ci plus royaliste, celui-là plus démocrate. Le maire de Paris, Bailly, le commandant des gardes nationales, La Fayette, se rattachaient à ce grand parti.

La gauche de l’Assemblée constituante eut son extrême gauche. Sans être républicain, ce parti poussai le droit populaire aussi loin qu’il était possible sans sortir de la monarchie ; ses chefs étaient au nombre de trois ; on les appelait le Triumvirat : c’étaient Duport, Lameth et Barnave. Ce dernier, avocat célèbre, fut, après Mirabeau, le plus éloquent orateur de l’Assemblée, et même lutta quelquefois contre lui avec succès « Particulièrement dans la question du droit de faire la paix et la guerre, droit que Mirabeau voulait laisser au pouvoir royal, et que Barnave réclamait pour le pouvoir législatif. ».

Aux dernières limites de l’extrême gauche siégeait encore un député, obscur alors et sans influence, appelé depuis à une sinistre célébrité, Maximilien Robespierre.

Telle fut l’Assemblée constituante, si riche en hommes remarquables de toute sorte et de toute opinion. Insistons sur les deux plus importants : Sieyès et Mirabeau.


XII

SIEYES ET MIRABEAU


Deux hommes effacent tous les autres dans l’Assemblée constituante : Sieyès et Mirabeau. L’un fut son grand théoricien politique ; l’autre son plus grand orateur.

L’abbé Sieyès, député de Paris, connu par plusieurs brochures politiques avant la Révolution, avait surtout frappé l’opinion par son écrit célèbre sur le tiers état, dont on a retenu ces
trois formules remarquables : « Qu’est-ce que le tiers état ? Rien. Que doit-il être ? Tout. Que veut-il être ? Quelque chose. »

Aux Etats généraux, Sieyès fut celui qui proposa au tiers de délibérer sans les deux autres ordres, et de se proclamer Assemblée nationale. Ce fut lui qui, lors de la séance royale du 23 juin, le roi ayant enjoint au tiers de maintenir la séparation des ordres, prononça ces mots
décisifs : « Nous sommes aujourd’hui ce que nous étions hier : délibérons. »

Parmi les idées neuves de l’abbé Sieyès qui ont été appliquées, il faut mentionner l’institution des gardes nationales et la division de la France en départements.

Néanmoins, Sieyès est plutôt un penseur et un philosophe qu’un politique. Il vivait plus dans les abstractions que dans les faits. Il conserva longtemps en portefeuille un projet de constitution que ses admirateurs vantaient comme une merveille de l’esprit humain, et qui eut depuis de tristes aventures. Adoptée et remaniée par Bonaparte, au 18 brumaire, dans l’intérêt de son pouvoir, elle est devenue le type de toutes les constitutions impériales, dont on sait la lamentable histoire. Sieyès survécut longtemps à la Révolution et ne mourut qu’en 1836, à l’age de 88 ans « Il était né à Fréjus en 1748. ».

Mirabeau était plus que Sieyès un politique, un homme d’Etat. Il était surtout sans rival pour
l’éloquence. Entraînant, nerveux, plein de force dans le raisonnement, plein d’imprévu
dans l’apostrophe, profond dans la connaissance des faits politiques et dans l’étude des institutions, aucun homme, dans nos Assemblées, ne s’est plus rapproché que lui des grands orateurs antiques.

Mirabeau était à la fois plein de vices et de génie. La profondeur de ses vues et la sagacité de son esprit n’eurent d’égale que sa vénalité.

Sa jeunesse avait été déplorable ; mais la faute n’en fut pas à lui seul. Opprimé par sa famille, victime de l’arbitraire royal, ruiné d’ailleurs par ses propres désordres, il avait nourri dans son âme des rancunes et des désirs qui devaient faire de lui le plus redoutable des tribuns.

Plus qu’aucun autre, Mirabeau contribua aux premiers actes de la Révolution ; la Cour n’eut pas alors d’ennemi plus cruel et plusinsolent, ni le peuple de plus audacieux défenseur.

Mais, après ce premier moment, il fut un des premiers qui, dans le parti populaire,
essayèrent de contenir l’entraînement démocratique de l’assemblée et de sauver la puissance royale de plus en plus menacée.

On a lieu de croire qu’en passant du rôle de tribun à celui de conservateur, Mirabeau était sincère et convaincu. Il est malheureux qu’il ait cru pouvoir mettre ses opinions d’accord avec ses intérêts, en se vendant à la Cour. Il n’est que trop prouvé, aujourd’hui, qu’en faisant
passer à la Cour des avis et des notes politiques il en recevait le prix.

Ces négociation ne furent que soupçonnées des contemporains, qui n’en eurent jamais la preuve. Une mort prématurée sauva Mirabeau de la chute où l’eût fait tomber sa vénalité, et vint le
surprendre au milieu de sa gloire. Il mourut le 2 avril 91 « Il était né en 1749, et par
conséquent mourut à l’age de 42 ans. », « emportant avec lui comme il disait, le deuil de la monarchie ». Cette mort fut un grand vide pour l’Assemblée ; la stupeur et l’admiration firent taire toutes les rancunes. Il semblait qu’aucune main n’était plus là pour contenir la Révolution.

Mirabeau, pas plus qu’aucun autre, n’aurait pu faire ce miracle ; et ce fut pour lui un bonheur de mourir assez tôt pour n’être pas dévoré par elle.


XIII

LA FETE DE LA FEDERATION

LE 14 JUILLET 1790


Malgré les désordres inséparables des grands mouvements populaires, on peut dire qu’un sentiment commun d’enthousiasme accueillit en France les grandes réformes de la Révolution. On y vit l’aurore d’une société nouvelle et de la fraternité universelle.

Ce fut une illusion bien vite évanouie ; mais elle eut son heure de fête et d’ivresse. Les
tristes et sombres journées de la Révolution sont assez nombreuses pour que l’on s’arrête un instant sur celle où la joie sans mélange vint remplir tous les cœurs.

Ce fut l’anniversaire de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1790, qu’eut lieu au Champ de Mars la
fête de la Fédération. Déjà, dans les province, plusieurs ligues ou fédérations s’étaient formées, dans lesquelles on prêtait le serment d’être fidèle « à la nation, à la loi et au roi ».

Une grande fédération enveloppant toutes les autres se forma à Paris. 50,000 gardes nationaux
se réunirent au Champ de Mars sous le commandement de La Fayette. Le roi vint jurer à son tour, sur l’autel de la Patrie, fidélité à la nation et aux lois. La reine présenta au peuple l’enfant royal qui devait être Louis XVII. On dansa le soir sur l’emplacement de la Bastille.

Personne ne prévoyait la sombre tragédie qui devait succéder bientôt à cette éblouissante idylle.


XIV

LES TRAVAUX DE LA CONSTITUANTE

PROVINCES ET DEPARTEMENTS


Les travaux de l’Assemblée constituante eurent quatre objets principaux :

1° L’organisation administrative du royaume ;

2° Les finances ;

3° Les affaires du clergé ;

4° La constitution de l’Etat.

L’Assemblée, voulant créer une France nouvelle, dut détruire les anciennes circonscriptions territoriales, et en introduire d’autres à la place.

A la division par provinces elle substitua la division par départements.

L’ancienne France était divisée en 32 provinces, dont les principales (Bourgogne, Bretagne, Languedoc, etc ). Avaient formé au moyen âge comme autant d’Etats distincts. L’une de ces province, l’Ile-de-France, avait pour seigneur le roi, qui était supérieur aux autres seigneurs en
tant que suzerain, et auquel tous les autres étaient rattachés par le lien plus ou moins lâche de la vassalité.

Les seigneurs de ces Etats subordonnés devaient au roi le service militaire et certaines
redevances ; ils relevaient dans certains cas de son tribunal ; mais à part ces obligations dont ils s’affranchissaient le plus possible, ils jouissaient d’une indépendance presque absolue ; souvent
même ils traitaient avec le roi d’égal à égal, et lui faisaient la guerre, comme souverain à souverain ; la Bretagne, la Bourgogne, furent celles qui luttèrent le plus longtemps contre la royauté.

Peu à peu cependant ces diverses provinces avaient été réunies à la Couronne, et soit par
conquête, soit par mariage, soit par cession volontaire, avaient été enveloppés dans l’unité française ; mais il restait encore entre elle bien des éléments de séparation et de division. La
diversité des lois et des coutumes, la diversité des poids et des mesures, les douanes
intérieures rendaient les communications difficiles, et créaient de nombreux obstacles au développement du commerce et de l’industrie.

L’Assemblée constituante, pour assurer définitivement l’unité française, brisa les anciennes barrières provinciales, et au lieu de 32 provinces que la tradition et l’histoire avaient formées, elle établit législativement 83 départements. Une province fut ainsi divisée en plusieurs départements ; un même département se forma souvent aux dépens de plusieurs provinces.

Cette réforme fut, de toutes celles de l’Assemblée constituante, celle qui a le mieu réussi,
et qui est restée la plus solide, malgré toutes nos révolutions. Il faut croire, malgré les objections dont elle a été l’objet, qu’elle répondait à un besoin légitime et vrai.


XV

FINANCES ET CLERGE


Ce fut par suite de l’état déplorable des finances que l’Assemblée fut amenée à s’occuper des affaires du clergé. Ces deux objets se rattachent donc l’un à l’autre, et nous les traiterons ensemble.

Le déficit financier avait été l’occasion de la Révolution, la cause déterminante de la convocation des Etats généraux. Le ministre Necker, que les événements de juillet avaient ramené au
pouvoir, n’avait pas été plus heureux que ses prédécesseurs. Deux emprunts, une contribution
d’un quart sur le revenu n’avaient produit que des ressources insuffisantes et passagères.

L’Assemblée s’en procura de plus amples et de plus durables par une des mesures les plus hardies de la Révolution : l’expropriation des biens du clergé.

Le clergé était en possession de nombreux biens dits de mainmorte « On appelait bien de
mainmorte des propriétés inaliénables, qui ne passent pas de mains en mains. », qui s’élevaient à une valeur de plusieurs milliards. Ces biens, mis entre les mains de l’Etat, pouvaient suffire à la fois à l’entretien du clergé lui-même et au payement des dettes. L’évêque d’Autun, le célèbre Talleyrand, proposa à l’Assemblée cette mesure qui devait sauver, suivant lui, le crédit de la Révolution. Mirabeau l’appuya dans un de ses plus profonds discours.

Il n’est pas facile de résoudre le problème de droit que soulève cette mesure énergique.
D’une part, le droit de propriété est sacré ; mais d’autre part, une corporation impersonnelle peut-elle jouir du droit de propriété au même titre qu’un individu particulier ? Peut-elle enlever à la libre circulation tout ou partie du territoire ? Irait-on jusqu’à dire qu’une personne morale, telle que le clergé, pourrai arriver à s’approprier le sol tout entier, sans que l’Etat ait le droit d’intervenir ?

C’est là une question sujette à controverse, mais que l’Etat, dans tous pays, au delà d’une certaine limite, a toujours résolue et résoudra toujours dans le sens de son propre droit.

Quoi qu’il en soit, l’Assemblée trancha le nœud plus qu’elle ne le dénoua ; et le 2 décembre 1789, elle mit les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation.

Les biens territoriaux du clergé étant mis entre les mains de l’Etat, l’Assemblée, pour en escompter la valeur, créa les assignats, sorte de papier-monnaie, qui eurent cours forcé et étaient hypothéqués sur les biens nationaux, d’abord ceux du clergé et plus tard ceux des
émigrés. Ce papier-monnaie rendit les plus grands services, et sauva pour le moment, on peut dire, la France et la Révolution.

Cependant on ne put échapper aux dangers bien connus de ce système : quelque effort que
l’on fit pour limiter la quantité émise, la nécessité croissante était plus forte que toute prudence ; la planche aux assignats, comme on
l’appelait, ne cessait de produire du papier, qui se
dépréciait à
mesure, et finit par perdre toute espèce de valeur : de
là beaucoup de
ruines, conséquence ordinaire de l’abus du papier-monnaie.

La
contre-partie de la mesure qui livrait à l’Etat les biens du
clergé,
fut que l’Etat dut prendre à sa charge l’entretien du culte et
de ses
ministres. Le salaire des prêtres fut la rançon
payée pour les biens
saisis. C’est ainsi que la religion devint une partie de l’Etat et une
sorte de fonction publique.

L’Assemblée s’engagea bien plus avant encore dans cette voie par
mesure que l’on a appelée la Constitution civile du
clergé.

Ce
projet qui, à la vérité, ne touchait pas au dogme,
portait néanmoins
atteinte à la liberté religieuse, en organisant l’Eglise
par la loi,
comme on aurait fait d’un service public. On fixait le nombre des
évêchés, on limitait leur circonscription, on
déterminait les
conditions de la nomination des ministres du culte ; on
prétendait
rétablir la primitive de Eglise, en faisant élire les
évêques par le
peuple. Ces mesures en elles-mêmes pouvaient être sages ;
mais d’une
part, elles étaient impolitiques en fournissant au clergé
un légitime
motif de résistance à la Révolution ; de l’autre
elles étaient injustes
: car l’organisation d’une Eglise ne relève que
d’elle-même, et c’est
d’un commun accord que les rapports de l’Eglise et de l’Etat doivent
être réglés. Séparation ou Concordat, tels
sont les deux seuls systèmes
compatibles avec la liberté religieuse. Hors de là, vous
aboutissez
nécessairement aux Eglises d’Etat.

La vente des biens ecclésiastiques et la constitution civile
firent du clergé un adversaire irréconciliable de la
Révolution.

Cependant,
s’il était juste, il devrait reconnaître qu’il a
gagné à la Révolution
autant que les autres classes de l’Etat. L’égalité a
pénétré dans
l’Eglise comme dans la nation. Toutes les fonctions du clergé,
même les
plus hautes, au lieu d’être réservées en partie
à la naissance, au
point qu’on avait vu des archevêques au berceau, furent le prix
du
mérite et de la vertu.

Ce ne fut pas seulement la justice qui y
gagna : ce fut la piété même. Au lieu de ces
vocations scandaleuses,
imposées par la naissance, qui faisaient des Retz et des
Talleyrand, il
n’y eu plus que des vocations libres, et les désordres de mœurs
si
fréquents dans le haut clergé d’alors sont devenus une
rare exception.

Ainsi,
malgré certaines mesures oppressives, qui résultaient
d’une fausse
doctrine, on peut dire qu’en général le clergé a
dû à la Révolution un
progrès notable au point de vue de l’équité, de la
moralité et de la
piété.


XVI

CONSTITUTION DE 1791


Ce fut en 1791 que l’Assemblée nationale
termina sa Constitution, et c’est de cette date que cette Constitution
porte le nom.

On appelle Constitution la loi fondamentale qui règle
l’organisation et les rapports des principaux pouvoirs de l’Etat.

L’ancien
régime n’eut jamais de Constitution écrite, si même
on peut dire qu’il
eût eu jamais de Constitution. Les mœurs et les traditions, plus
que
les lois, servaient seules quelquefois de contre-poids au pouvoir
absolu. En 89, la France ivre de théorie politique, crut qu’elle
serait
sauvée quand elle aurait une Constitution. Depuis cette
époque jusqu’à
l’heure présente, elle en a consommé dix ou douze «
1° Constitution de
91 – de 93 – de l’an III (95) – de l’an VIII (1800) –
sénatus-consultes
de l’an X (consulat à vie) – de l’an XII (1804)(Empire) – Charte
de
1814 – Acte additionnel (1815) – Charte de 1830 – Constitution de 1848
– Constitution de 1852, sans parler des nombreux
sénatus-consultes qui
ont modifié cette dernière Constitution ; - et enfin
Constitution de
1875. » et l’on en demande encore une nouvelle !

Les principaux points de la Constitution de 91 étaient les
suivants :


Le suffrage était à deux degrés. Le droit de
choisir les électeurs
appartenait aux citoyens actifs. Les électeurs nommaient les
députés.

Pour être citoyen actif, il fallait payer une contribution
égale à la valeur de trois journées de travail.

Pour
être électeur, il fallait payer une contribution
égale à la valeur de
cent à quatre cents journées de travail, suivant qu’il
s’agissait de la
campagne ou de la ville, de villes au-dessus ou au-dessous de 6000
âmes, ou enfin de propriétaires, de locataires ou
d’usufruitiers.


Le mouvement était monarchique, c’est-à-dire que le
pouvoir exécutif
était entre les mains d’un monarque ; mais le pouvoir de ce
monarque,
au lieu d’être absolu, comme dans l’ancien régime
était limité par le
pouvoir législatif et par toutes les libertés publiques.

Les ministres étaient responsables devant le Parlement ; mais
ils étaient nommés par le Roi, et pris en dehors de
l’Assemblée.

Deux
questions surtout agitèrent l’Assemblée et l’opinion,
relativement à
l’étendue du pouvoir royal : celle du droit de paix et de
guerre, et
celle de la sanction des lois.

Sur la première, il fut décidé que
l’initiative de la guerre ou de la paix appartenait essentiellement au
pouvoir exécutif, sous la réserve du consentement de
l’Assemblée.
Mirabeau prononça à cette occasion l’un de ses plus beaux
discours.

Sur
la seconde question, il fut décidé que les lois ne
seraient valables
que lorsque le roi aurait donné sa sanction ; mais on
débattit vivement
sur le temps que pouvait durer son opposition, ou son veto. Les uns le
voulaient absolu, les autres suspensif : ce furent ceux-ci qui
l’emportèrent, et il fut décidé que le refus du
roi de sanctionner la
loi ne pouvait s’étendre au delà de deux
législature.

Cette question
du veto fut une de celles qui agitèrent le plus le peuple de
Paris ; ce
fut l’occasion d’un sobriquet grossier que le parti
révolutionnaire
appliqua à la reine.

3° Le pouvoir législatif était confié à
une
Chambre unique et permanente. Les partisans de la monarchie anglaise,
Malouet, Mounier, Clermont-Tonnerre, soutinrent le système des
deux
Chambres ; mais la crainte de voir une chambre haute reprendre et
rétablir les privilèges abolis fit écarter cette
institution, que les
bons esprits considèrent aujourd’hui comme essentielle aux
gouvernements libres. Ajoutons encore que le roi n’avait pas le droit
de dissoudre l’Assemblée : droit qui lui appartient dans tous
les
gouvernements représifs.

4° Le pouvoir judiciaire était électif et ses
fonctions temporaires. Le jury fut introduit dans les causes
criminelles.


Le même principe électif fut appliqué aux fonctions
administratives. Au
lieu d’un préfet ou d’un sous-préfet nommé par le
pouvoir, comme cela
eu lieu plus tard, il y eut un directoire exécutif du
département et un
directoire exécutif du district (arrondissement),
composés l’un et
l’autre de plusieurs membres élus par le peuple. Il en fut de
même des
municipalités, qui dans les communes remplissaient les fonctions
du
maire.

Le pouvoir exécutif était donc partout électif et
divisé,
excepté au centre, où le pouvoir suprême
était décerné à un monarque.
Unité et hérédité au sommet,
élection et division à tous les autres
degrés : cette contradiction est un des vices essentiels de la
Constitution de 91.

Cette Constitution n’était ni républicaine ni
monarchique, ou plutôt elle était à la fois l’une
et l’autre. Elle
établissait la République sous l’apparence de la
Monarchie.

La royauté était désarmée et
annulée, et dans ce fantôme d’autorité le peuple
défiant voyait toujours le pouvoir absolu.

La
Constitution de 91 n’était pas bonne, mais il est douteux qu’une
Constitution meilleure eût eu, en de pareilles circonstances, de
meilleurs effets. On a vu de mauvaises institutions corrigées
dans la
pratique par la sagesse des hommes, et de bonnes rendues impuissantes
par leurs passions. Le moment était venu où les passions
devaient être
plus fortes que toutes les lois.

Déjà avant le vote même de la
Constitution les passions eurent une triste occasion d’éclater :
ce fut
à l’occasion de la fuite du roi.


XVII

LA FUITE DE VARENNES


Depuis
les journées d’octobre, le roi et la reine étaient comme
captifs dans
Paris. Il leur était interdit d’aller même à
Saint-Cloud.

Quelque
bonne volonté que l’on suppose à Louis XVI, il est
difficile de croire
qu’il pût être sincèrement attaché à
une Révolution qui lui ôtait tout
pouvoir, et le retenait prisonnier dans son propre palais.

Le parti
royaliste, après avoir quelque temps essayé de lutter
soit dans
l’Assemblée soit en dehors d’elle, avait commencé
à transporter hors de
France ses intrigues et ses projets. Après le juillet, avait
commencé
la première émigration. Le comte d’Artois, frère
du roi (depuis Charles
X), en avait donné le signal. Depuis, un grand nombre de noble
avaient
suivi.

Les souverains de l’Europe commençaient de leur
côté à
s’émouvoir d’un événement qui mettait en question
les principes sur
lesquels reposaient tous les trônes, et ils
s’intéressaient à un
malheureux prince, qu’ils considéraient comme une victime
opprimée.
Déjà se préparaient dans l’ombre les premiers
plans de coalition.

D’autres
défenseurs, plus avouables pour un prince français, se
rassemblaient en
faveur du roi. C’était l’armée du marquis de
Bouillé, qui, réunie sous
la frontière, près de Montmédy, était toute
prête à agir lorsqu’elle
aurait le roi dans son sein.

Le roi, instruit de toutes ces
circonstances, crut le moment venu de reconquérir sa
liberté ; le juin,
dans la nuit, il s’évada déguisé, avec la reine,
son fils et sa sœur,
et il prit le chemin de la frontière.

Le voyage fut heureux jusqu’à
Varennes, petite ville des Ardennes. Là, le roi fut reconnu,
arrêter,
retenu. Un maître de poste, Drouet, depuis conventionnel, puis
compromis dans la conspiration de Babeuf, et plus tard encore
sous-préfet de l’empire, fut l’auteur de cette arrestation.

L’Assemblée
prévenue envoya trois commissaires pour ramener le roi à
Paris : ce
furent Pétion, Latour-Maubourg et Barnave. Le premier
appartenait au
parti le plus extrême, et fut plus tard un des girondins.
Barnave, le
chef de la gauche à l’Assemblée, commença
dès lors à se rapprocher de
l’autorité royale. Ainsi escortée et sous bonne garde, la
famille
royale revint à Paris.

Pendant son absence, l’Assemblée avait exercé
tous les pouvoirs, et l’on avait fait la dangereuse expérience
que l’on
pouvait se passer de roi.

Une fois le roi rentré dans Paris,
l’Assemblée eut à prononcer si on le mettrait en
jugement, et si l’on
prononcerait la déchéance.

La menace d’une révolution nouvelle dont
on craignait les extrémités rallia toutes les nuances du
parti
royaliste. Barnave et les Lameth devinrent à leur tour les
défenseurs
de ceux dont ils s’étaient fait craindre si longtemps.
L’Assemblée
décida qu’il n’y avait pas lieu à
déchéance. Mais une royauté ainsi
balancée par les votes d’une Assemblée n’a plus de
pouvoir royal que le
nom. Un vote la rétablissait ; un vote pouvait la
détruire.

Les
constitutionnels ne l’emportèrent pas seulement à
l’Assemblée par leurs
votes : ils eurent encore raison de leurs adversaires par la force. Un
rassemblement considérable provoqué au Champ de Mars par
Brissot,
Camille Desmoulins et Danton, chefs populaires du parti
républicain,
fut pour La Fayette et Bailly l’occasion d’une victoire sanglante qui
leur fut depuis amèrement reprochée.

Ce fut dans cette circonstance
que le drapeau rouge fut déployé par Bailly, comme signe
de la
proclamation de la loi martiale. Ce drapeau a donc été
d’abord le
symbole de la répression avant de devenir celui de l’anarchie.

Le
roi, relevé de la suspension dont il avait été
provisoirement frappé
après le retour de Varennes, prêta serment à la
Constitution, le 29
septembre 1791, et il eut ce jour-là un dernier retour de faveur
populaire. On aimait ce prince « Dans une pièce de cette
époque 1792,
de Collot d’Herbois, le futur terroriste, les personnages, au
dénouement, disaient en terminant : (Allons aux Tuileries
contempler
notre bon roi.) » tout en se défiant de lui. On avait
confiance en ses
intentions ; mais l’on craignait ses conseillers et ses
préjugés.

Ce
jour-là, l’Assemblée constituante se sépara,
après deux ans et cinq
mois du travail le plus gigantesque qu’aucune Assemblée
politique eût
jamais entrepris. Elle commit la faute de décider qu’aucun de
ses
membres ne ferait partie de la future Assemblée. C’était
une imprudence
: car le pays allait être encore une fois livré à
une Assemblée toute
neuve, sans expérience et sans responsabilité, qui,
n’ayant pas fait la
Constitution, n’avait pas intérêt à la maintenir.

L’Assemblée
constituante avait fait sa révolution ; l’Assemblée
législative qui lui
succéda, voulut avoir la sienne. La première avait aboli
l’ancien
régime ; la seconde abolit la royauté.


XVIII

LES PARTIS ET LES HOMMES DANS L’ASSEMBLEE

LEGISLATIVE


L’Assemblée
législative eut, comme la Constituante, sa droite, son centre,
sa
gauche. Seulement tout avait marché, et la gauche de la
Constituante se
trouvait la droite de la Législative.

La droite se composait de ce
que l’on appelait les Feuillants, ainsi nommés du nom d’un
couvent
attenant aux Tuileries, du côté où est aujourd’hui
la terrasse qui a
longtemps porté ce nom, et qui longe la rue de Rivoli.

C’étaient les
Constitutionnels de toute nuance, recrutés surtout dans l’ancien
parti
de Barnave et de Lameth. Il eut quelques noms distingués,
Mathieu
Dumas, Beugnot, Vaublanc, mais aucun homme éminent.

Le centre, voué
comme dans toutes les Assemblées à suivre le courant le
plus puissant,
n’avait ni opinion fermes, ni ligne de conduite arrêtée,
ni chefs
importants : il fut l’appoint de la gauche, où était
alors l’éclat, le
talent, la puissance, la popularité.

La gauche se composait de ce
qu’on a appelé le parti girondin, parce que plusieurs de ses
membres
étaient députés de la Gironde : Vergniaud,
Gensonné. C’était des
orateurs du parti. Brissot de Warville en était le publiciste ;
Condorcet le philosophe, Roland le sage.

Les Girondin étaient
républicains, mais républicains à peu près
comme les Constitutionnels
étaient royalistes. Ils eussent voulu une république
libérale, légale,
modérée dans ses actes, douce dans ses mœurs, et
même élégante. Ils se
seraient même contentés d’une monarchie où le roi
eût consenti à n’être
qu’un instrument entre leurs mains.

Le centre actif du parti
girondin n’était pas à l’Assemblée, mais dans un
salon, celui de Madame
Roland, l’une des femmes les plus illustre et les plus brillantes de la
Révolution : grande âme, noble esprit, rare talent ;
c’était l’Egérie
du parti. Elle en était la tête et le cœur. De chez elle
partaient tous
les mouvements, toutes les résolutions. En préparant la
république,
elle se préparait à elle-même la prison et
l’échafaud.

Au delà du
parti girondin, il faut compter encore dans l’Assemblée
législative un
parti extérieur, qui, peu puissant au point de vue
parlementaire, était
cependant le plus puissant au dehors : car déjà l’empire
se déplaçait
et c’était dans les clubs que commençait à se
manifester la véritable
puissance.


XIX

LES CLUBS


Les
clubs, expression emprunté à l’Angleterre « Le mot
club signifie
cercle, réunion, et s’applique surtout en Angleterre aux
réunions
privées. », furent un des instruments d’action les plus
énergiques et
les plus funestes de la Révolution. C’étaient des
réunions publiques
régulières et périodiques, qui bientôt se
transformèrent en
associations puissantes, ayant leur siège et leur centre
à Paris et des
affiliations dans tous les départements. Ouverts surtout au
parti
populaire qui y faisait la loi, ils commencèrent
déjà sous la
Législative, et parvinrent bientôt sous la Convention,
à usurper la
souveraineté.

Le premier club avait été le club breton fondé par
des
députés de Bretagne ; il tomba sous l’influence du parti
de Duport,
Lameth et Barnave, chefs du parti populaire, mais royalistes encore
dans la Constituante. En opposition à ce club, les
modérés fondèrent le
club de 89 sous l’influence de La Fayette. Le parti aristocratique
lui-même eut son club, celui des Impartiaux qui ne put se
soutenir
longtemps.

Le club breton devint bientôt le club des Jacobins, du
nom d’un ancien couvent, rue Saint-Honoré, dans lequel cette
société
s’était transportée ; mais elle avait déjà
changé de nature. Fondée par
Duport et Barnave, elle échappa à l’influence de ce parti
pour tomber
entre les mains de Robespierre, lequel en fit plus tard le plus solide
appui de sa puissance.

Les Jacobins furent, pendant toute la
Révolution, une sorte de pouvoir extra-légal, qui,
à côté et souvent
au-dessus des l’Assemblées, eut la plus grande part au
gouvernement.
C’est de là que partirent tous les grands mouvements ; là
se
préparèrent toutes les plus cruelles mesures ; là
régnait sans partage
cette doctrine d’une république dictatoriale, égalitaire
et violente,
qui a pris le nom de jacobinisme : véritable secte, qui a
apporté en
politique une sorte de fanatisme analogue à celui qu’avaient
montré au
XVI° siècle les sectes religieuses.

A côté des jacobins, un autre
club se mit au service des intérêts et des opinions
populaires.
C’étaient les Cordeliers, dont l’empire fut moins long et moins
durable, mais qui eussent aussi leur moment de puissance. Plus violents
que les jacobins à l’origine, les Cordeliers furent surtout un
comité
d’action révolutionnaire, tandis que les Jacobins étaient
un comité de
gouvernement : ceux-ci donnèrent la théorie de la
Révolution ; ceux-là
en furent les instruments. Les premiers obéissaient à
Robespierre ; les
autres à Danton. Mais ce n’est pas le moment de parler en
détail de ces
deux hommes, qui ne sont encore qu’au second plan sous la
Législative,
et qui n’arriveront au premier rôle que sous la Convention.

Jacobins
et Cordeliers appartenaient les uns et les autres au parti
révolutionnaire. Le parti modéré voulut, à
son tour, ressaisir à son
profit une arme qu’il avait lui-même créée, mais
qui s’était retournée
contre lui. De là, sous la Législative, un
troisième club, une
troisième société, celle des Feuillants, qui donna
son nom au parti
royaliste constitutionnel. Mais l’énergie n’était pas
alors du côté des
modérés ; les grandes réunions populaires ne se
recrutent guère parmi
les conservateur. Le club des Feuillants eut peu d’autorité, peu
d’action, et ne servit à rien.


XX

L’EMIGRATION


Tandis
qu’à l’intérieur le parti constitutionnel essayait de
lutter contre la
Révolution extrême par les armes légales, au dehors
un autre parti,
celui de l’ancien régime, le parti des princes, des
privilégiés, du
pouvoir absolu, se préparait, par d’autres armes, à
étouffer non
seulement le parti révolutionnaire, mais la révolution
elle-même, dans
ses réformes les plus nécessaires et les plus
légitimes.

Dès le 14
juillet 89, le comte d’Artois frère du roi, les princes de
Condé et de
Conti avaient donné le signal. Plus tard ( 20 juin 1791 ), le
comte de
Provence ( depuis Louis XVIII ) s’était échappé
lors de la fuite de
Varennes, et avait réussi à parvenir jusqu’à
Bruxelles, où il prit le
titre de régent de France. Enfin, la plus grande partie de la
noblesse
et même beaucoup de citoyens craintifs avaient quitté le
territoire,
les uns pour échapper aux dangers de la Révolution, les
autres pour
préparer une revanche. C’est ce qu’on appela l’émigration.

L’émigration
eut son camp à Coblentz, sur les bords du Rhin. C’est là
que se forma
l’armée des princes, l’armée de Condé, comme on
l’appela, toute prête à
coopérer avec l’armée étrangère pour
envahir la France et délivrer le
roi.

L’Assemblée décida que le comte de Provence serait
déchu de ses
droits à la régence, si dans l’intervalle de deux mois il
n’était pas
renté dans le royaume. Par un autre décret, elle
prononça la peine de
mort et la confiscation contre les émigrés
rassemblés en armes au delà
de la frontière. Le roi sanctionna le premier de ces deux
décrets, mais
refusa sa sanction au second. Ce refus, quelques mois plus tard, fut
une des causes de sa déchéance.

Ainsi se préparait pour la France le double fléau de la guerre civile et de la guerre
étrangère, qui en
exaspérant la Révolution, l’amena à se
défendre par les mesures les
plus terribles et les plus sanglantes.

REVOLUTION FRANCAISE

CHAPITRE XXI à XXX


XXI

LA GUERRE


Les girondins n’eurent pas seulement la prépondérance dans l’Assemblée législative ; ils eurent bientôt part au gouvernement. Le roi, après avoir eu quelque temps un ministre feuillant et constitutionnel, fut obligé par le vote de l’Assemblée à choisir ses ministres dans le parti dominant, et l’on vit un roi de France, né roi absolu, forcé de gouverner avec un ministère républicain.

Les deux membres les plus importants de ce ministère furent Roland et Dumouriez, aussi opposés l’un à l’autre que le peuvent être la vertu et l’intrigue, la conviction et la
versatilité intéressée. Le premier, homme de caractère, mais sans grand esprit politique, fut ministre de l’intérieur ; le second, sans scrupules, mais plein de ressources et d’initiative, fut ministre des affaires étrangères. Le premier, malgré sa droiture, eût laissé peu de traces dans l’histoire si son nom n’eût été lié à celui de Mme Roland. Le second, malgré son esprit d’intrigue et sa trahison, a laissé un nom immortel, grâce à un génie militaire qui quelques mois plus tard sauvait la France.

L’acte le plus important du ministère girondin fut la déclaration de guerre au roi de Hongrie et de Bohême, chef de la maison d’Autriche et Empereur d’Allemagne, François II (20 avril 1792 ).

Ce fut cette guerre qui, entreprise pour préserver notre territoire et nos libertés contre les menaces étrangères, devint de complication en complication l’origine des guerres gigantesques qui ont ensanglanté l’Europe pendant près d’un quart de siècle, et qui ont élevé d’abord la France au plus haut point de grandeur, pour la précipiter ensuite dans l’abîme. Heureuse si elle
eût été assez sage pour chasser l’invasion sans porter à son tour chez les autres peuples la victoire et l’oppression !

Les souverains de l’Europe n’avaient pu voir sans émotion et sans effroi un trône absolu menacé par une révolution sans frein. A Pilnitz, le 27 juillet 1791, ils avaient jeté les premiers eondements d’une coalition européenne. Le 2 janvier 1791, un traité d’alliance offensive et défensive avait été signé entre l’Empereur et la Prusse.

Cependant l’Autriche « François II, plus tard l’adversaire et le beau-père de Napoléon I°, venait de succéder à son père Léopol II, lequel avait succédé à Joseph II, son frère, l’un et l’autre fils de l’Impératrice Marie-Thérèse et frères de la reine Marie-Antoinette. François II était donc le neveu du roi et de la reine de France. » fut d’abord la seule puissance qui se mit en avant. Sur les réclamations de la France, qui s’alarmait de ses armements et de sa connivence avec les émigrés, elle répondit en exigeant, pour désarmer, le rétablissement de la monarchie sur les bases de la déclaration royale du 23 juin 1789, c’est-à-dire la royauté absolue, sauf le
consentement des impôts par les Etats Généraux la restitution des biens du clergé et le rétablissement des trois ordres : conditions inacceptables auxquelles il fut répondu par une déclaration de guerre, que Louis XVI lui-même vint apporter à la tribune de L’Assemblée.

Les commencements de cette guerre ne furent pas heureux. Un plan d’action combinée fut d’abord dirigé contre la Belgique, ou Pays-Bas autrichiens, qui relevaient de l’Empereur. Le plan, inspiré par Dumouriez, échoua par l’inexpérience des troupes. Les deux généraux Biron et Dillon furent repoussés dans une première attaque, l’un à Mons, l’autre à Tournay. Le premier se replia sur Valenciennes, le second sur Lille. La Fayette averti se retire à temps.

L’armée française fut alors divisé en deux grands commandements : l’un à l’ouest sur toute la frontière belge, sous les ordres de La Fayette ; l’autre à l’est sur la frontière allemande, sous les ordres de Luckner ; dans cet état, l’on attendit l’invasion.

Telle était la situation des armées lorsqu’eut lieu l’insurrection du 10 août.


XXII

LE 10 AOUT


Depuis la fuite de Varennes, l’abîme se creusait chaque jour davantage entre le roi et le peuple : Louis XVI ne régnait plus que par la permission de l’Assemblée.

Ce qui détermina la rupture et la crise finale, ce furent les décrets votés par l’Assemblée contre les émigrés et les prêtres réfractaires.

Contre les émigrés, l’assemblée prononçait, nous l’avons vu, la condamnation à mort par contumace et la confiscation des biens s’ils n’avaient pas cessé leurs rassemblements armés au 1° janvier 1792.

Le second décret prononçait également des mesures rigoureuses contre les ecclésiastiques réfractaires, c’est-à-dire ayant refusé d’adhérer à la constitution civile.

Le premier décret pouvait se défendre, au moins contre les émigrés convaincus d’avoir pris les armes à l’étranger. Le second était arbitraire et tyrannique, et commençait à introduire une première classe de suspects.

Le roi opposa son veto à ces deux décrets ( nov. 91 ) et, malgré la faiblesse connue de son caractère, il résista avec ténacité jusqu’à sa chute. Pour les prêtres surtout, sa conscience religieuse le rendait inébranlable.

L’année suivante ( mai 92 ), il repousse encore un second décret contre les prêtres, et un autre décret ordonnant la formation d’un camp de 2000 fédérés sous Paris.

Une lettre fière et impérieuse du ministre Roland révolta le roi. Il se décida à se séparer
du ministère girondin, et à revenir à des ministres feuillants et constitutionnels. Malheureusement, même en s’appuyant sur ce parti, il ne s’y livrait pas entièrement et
était soupçonné, non sans raison, de ne vouloir s’en servir que pour ramener le parti émigré. En
même temps qu’il déclarait la guerre, il s’entendait sous main avec l’ennemi. La reine communiquait à la cour d’Autriche les plans militaires de son conseil des ministres et consentait
d’avance au démembrement de la France. Ces graves accusations ont été malheureusement démontrées par la publication récente des lettres de Marie-Antoinette. Elle écrivait au représentant de l’Autriche à Bruxelles, Mercy d’Argenteau : « M. Dumouriez a le projet de
commencer une attaque par la Savoie et le pays de Liège… Voilà le résultat du conseil d’hier. Il est bon de connaître ce projet pour se tenir sur ses gardes . » L’agent de la reine, le comte de Fersen, lui écrivait : « La Prusse va bien. Vienne a toujours le projet de démembrement. »

La rupture était déclarée entre le roi et la Gironde. Celle-ci commença à parler de déchéance.

Les premiers échecs de la guerre, qui auraient dû concilier tous les partis, ne firent, comme il arrive d’ordinaire, que les exaspérer.

Une défiance réciproque les arma les uns contre les autres, et la guerre du dehors accéléra les
progrès de la guerre au dedans.

Un premier mouvement populaire eut lieu le 20 juin. Les Tuileries envahies ; le roi sommé par l’émeute de donner sa sanction aux décrets, refusa courageusement ; mais il fut contraint d’humilier sa dignité royale, en mettant sur sa tête le symbole même de l’insurrection ; le
célèbre bonnet phrygien ; singulière reproduction d’une humiliation analogue imposée plusieurs siècles
auparavant à l’un de ses prédécesseurs « En 1358, le Dauphin Charles ( depuis Charles V ), régent de France pendant la captivité du roi Jean, avait vu également son palais envahi et avait été contraint par Etienne Marcel ( qui peut-être ne voulait que protéger la prince ) à
mettre sur sa tête le chaperon mi-blanc mi-rouge arboré par l’insurrection. ».

Cette première émeute recula en quelque sorte devant elle-même, tant était grand encore le prestige de la royauté. On ne renverse pas en un jour l’œuvre des siècles.

Six semaines plus tard, tout était prêt pour une nouvelle insurrection, cette fois pour une insurrection sans faiblesse et sans pitié. En vain La Fayette avait-il, sans ordres, quitté
son armée pour venir à Paris et essayer de rallier les forces constitutionnelles ; tout ce qu’il put obtenir fut de ne pas être mis lui-même en accusation. L’Assemblée proclama que la patrie était en danger et commença à s’emparer du pouvoir exécutif. Une troupe intrépide et déterminée, les fédérés marseillais, étaient accourus, apportant un secours décisif à l’insurrection.

Le manifeste insolent et abominable du duc de Brunswick ( 25 juillet 1792 ) fut la dernière étincelle qui mit le feu à l’incendie « Ce manifeste déclarait que les souverains alliés venaient détruire l’anarchie en France… que les habitants des villes qui oseraient se défendre seraient punis, selon la rigueur de la guerre, que les membres de l’Assemblée nationale, des districts des départements, de la municipalité seraient individuellement responsables pour être jugés militairement sans espoir de pardon ; que si le château était attaqué, Paris serait livré à une exécution militaire, etc. ».

Le 10 août, les Tuileries furent de nouveau envahies, mais cette
fois par une foule armée. Les sections des Faubourgs et les
fédérés marseillais marchèrent d’accord.
Une commune insurrectionnelle s’établit à l’Hôtel
de Ville. Danton en était le principal chef.

La Cour, de son côté, avait pour se défendre les
Suisses au nombre de huit ou neuf cents, une troupe de volontaires
royalistes et quelques bataillons bien intentionnés de la garde
nationale ; mais le commandant Mandat ayant été
tué dès l’origine du mouvement, celle-ci resta sans chef
et sans direction, se défiant d’ailleurs de la Cour, tout autant
que des sections insurgées.

La défense des Tuileries étant impossible, le roi, avec
la famille royale, se réfugia dans l’Assemblée.
C’était accepter la déchéance ; mais les amis du
roi espéraient ainsi sauver sa vie.

Les Tuileries, évacués par le pouvoir royal, auraient
dû être livrées sans effusion de sang. Mais en des
crises civiles le moindre incident met aux prises des adversaires
armés. Les Suisses qui restaient dans le château
engagèrent ou subirent un combat inégal, dans lequel ils
furent exterminés.

Le 14 juillet avait renversé l’ancien régime. Le 10
Août renversa la royauté. Cette révolution fut
évidemment moins nationale que la première. Cependant il
n’était pas naturel que le roi conservât la direction
d’une guerre où il allait avoir à combattre ses
frères, ses parents, ses plus fidèles amis, et enfin les
défenseurs armés de son pouvoir. Provoquée par
l’émigration et par l’Europe, la Révolution ne pouvait
avoir confiance qu’en elle-même. Là est l’explication du
10 Août.

Le 10 Août n’en a pas moins été un coup de force,
et non l’acte spontané de la volonté nationale. La France
commençait à s’habituer à ce triste moyen de
résoudre les problèmes politiques, oubliant que la force
est une arme qui se retourne contre celui qui l’emploie, et que la
tyrannie, sous une forme ou sous une autre, est la conséquence
inévitable de l’abus des révolutions.


XXIII

LES JOURNEES DE SEPTEMBRE


La révolution du 10 Août fut
souillée par l’un des plus grands crimes dont l’histoire fasse
mention : le massacre des prisons.

Un politique italien, Machiavel, a dit : « Dans un changement de
gouvernement, il faut épouvanter par quelque grand coup les
ennemis du régime nouveau. »

Le grand agitateur Danton, qui avait été, comme substitut
de la Commune de Paris, le principal organisateur du 10 Août, et
qui était devenu depuis ministre de la justice, semble
s’être souvenu du conseil de Machiavel, lorsqu’il
prononça, dit-on, ce mot célèbre : « Il faut
faire peur aux royalistes. »

L’ennemi approchait ; le parti royaliste était tout prêt
à relever la tête. Danton, même avant le 10
août, avait fait déclarer la patrie en danger ( 28 juillet
). Maintenant, pour sauver la Révolution menacée, il
voulut la compromettre par un de ces actes sanglants qui ne permettent
plus ni retour ni composition. La Commune insurrectionnelle
formée dans la nuit du 10 Août, était
composée des éléments les plus violents du parti
révolutionnaire ; ce fut cette nouvelle Commune qui tint
tête à l’Assemblée, et qui a la plus grande part de
responsabilité dans les événements qui allaient se
passer.

Les prisons furent remplies de suspects, et le 2 septembre, au son du
tocsin, commença aux Carmes, à l’Abbaye, à la
Force, à la Conciergerie et dans les autres prisons un massacre
à huis clos, dont les victimes s’élèvent, dit-on,
au nombre moyen de douze à treize cents. Les détenus pour
délits ordinaires furent confondus avec les prisonniers
politiques dans cette horrible exécution.

Les prêtres furent les victimes privilégiées de ces
sanglantes colères. Ce fut par eux qu’on commença. Il
s’en fit un affreux massacre dans la prison des Carmes, rue de
Vaugirard. Le jardin devint leur sépulture.

De là, les assassins passèrent à l’Abbaye,
près de l’église Saint-Germain de Près. Un ignoble
tribunal, présidé par le nommé Maillard, faisait
précéder l’exécution par une parodie de jugement.

Ce mot : « A la Force ! » était le signal de la
condamnation. Le malheureux passait la porte, et tombait sous le
couteau. La rue Sainte-Marguerite était jonchée de corps
et inondée de sang. Une foule de curieux, effrayés,
indignés ou complices assistaient à ce lugubre spectacle.

Les ignobles exécuteurs de cette ironique justice, couverts de
sueur et de sang, allaient dans les cabarets voisins demander au vin la
force de continuer leur odieux ouvrage.

Ni le sexe, ni la beauté, ni l’âge ne furent
épargnés. A la Salpêtrière trente-trois
femmes furent massacrées. On sait le sort de la belle princesse
de Lamballe, dont le corps dépouillé fut
traîné dans la boue, et la tête coupée par
d’horribles harpies. A bicêtre, quatre enfants de quatorze
à seize ans périrent assommés.

Ce massacre dura trois jours « Suivant M.Mortmer-Ternaux (
Histoire de la terreur, p. 320 ), le massacre continua jusqu’au 6
septembre. Il fut imité en province, à Meaux, à
Reims, à Marseille, à Lyon. », au milieu de la
stupeur et de la terreur d’une population indignée, mais muette.
Quelques victimes cependant furent épargnées par une
indulgence aussi arbitraire que l’était la
férocité.

L’assemblée législative, consternée,
désarmée, demeura pendant ce temps dans une lâche
inaction. Le parti girondin eut plus d’éloquence pour s’indigner
après coup du crime commis qu’il n’eut d’énergie pour s’y
opposer. Le comité de vigilance, dirigé par Marat, sut le
paralyser en lançant des décrets d’accusation contre ses
principaux chef, Roland et Brissot.

On voudrait, pour l’honneur de la France, que ce massacre eût une
explosion de fureur populaire, comme il arrive souvent dans les
troubles civils. Malheureusement, il n’est que trop
démontré que cet odieux épisode de notre histoire
révolutionnaire a été un coup
prémédité et organisé par la Commune de
Paris, exécuté par des assassins ivres et
stipendiés. On a les quittances « Voir Mortimer-Termnaux,
Histoire de la Terreur, tome III, page 526. ».

Les journées de septembres n’ont pas seulement
ensanglanté la Révolution ; elle l’ont avilie.


XXIV

LA CAMPAGNE DE L’ARGONNE


L’histoire de notre révolution est un
mélange étrange d’horreur et de grandeur. Jamais les
partis n’ont été plus affreux ; jamais la patrie ne fut
plus grande. A peine détourne-t-on les yeux des odieuses
journées de septembre, qu’on a devant soi l’invasion
refoulé et le sol délivré. L’Argonne et Valmy,
comme autrefois Denain, sauvent la fortune de la France.

Après les premiers échecs de la campagne, nos troupes,
divisées en deux corps d’armée, sous La Fayette et
Luckner, s’étaient bornés à la défensive,
et s’exerçaient à la guerre par de petits engagements.

Lafayette, après le 10 Août, essaye un instant d’organiser
la résistance contre l’insurrection victorieuse ; mais
abandonné par ses troupes, il passe la frontière et tombe
entre les mains des Autrichiens. Envoyé dans la prison
d’Olmütz, où il demeura cinq années, et où le
dévouement de sa femme vint plus tard le consoler, il fut
délivré par le traité de Campo-Formio ( 1797 ).

Pendant ce temps, la première coalition se formait contre nous.
La Prusse, en vertu de son traité d’alliance, se joignait
à l’Autriche, et le duc de Brunswick entrait en France sans
trouver de résistance. Le 22 août, Longwy capitulait, et
le 2 septembre, le duc entrait à Verdun.

Paris se crut perdu ; quelques ministres demandaient que l’on se
retirât sous Saumur. Un grand capitaine sauva tout : ce fut
Dumouriez.

Dumouriez avait été nommé général en
chef, après le départ de La Fayette. Politique sans
scrupules, c’était un militaire hardi et savant, d’un coup d’œil
juste, d’une résolution ferme ; son camp était à
Sedan.

Au lieu de se replier sur Châlon et Reims, pour attendre les
Prussiens sur la ligne de la Marne, il les devança dans
l’Argonne, dont ils étaient plus près que lui, et dont il
occupa les défilés.

L’Argonne est une partie des Ardennes, un pays de forêt et de
montagnes, difficile à franchir sauf par cinq passages, dont
deux furent fortement occupés par Dumouriez. C’étaient,
disait-il, les Thermopyles de la France « On sait que les
Thermopyles sont un défilé très étroit
entre les montagnes et la mer, qui défend l’entrée de la
Grèce. Le Spartiate Léonidas en défendit ce
passage contre l’armée de Perses avec un courage
héroïque. ».

Cette manœuvre de Dumouriez pouvait être aussi périlleuse
pour lui que pour l’ennemi : car n’ayant occupé que deux
défilés, il courut le risque un instant d’être
enveloppé par les deux autres. Néanmoins ce premier
mouvement retardait la marche des Prussiens ; un second les paralysa
entièrement.

Ayant passé l’Aisne secrètement, il s’était
retiré sur Sainte-Menehould, où il les attendit de
nouveau : c’était leur laisser le chemin libre sur Paris ; mais
c’était en même temps menacer leurs communications et leur
ligne de retraite.

Pendant ce temps, kellermann et Beurnonville venaient à son
secours. Attaqués à Valmy par les Prussiens, ils
soutinrent sans fléchir le choc de l’armée prussienne. La
bataille de Valmy ( 20 septembre 1792 ) ne fut guère qu’une
canonnade, c’est le nom qu’on lui donna ; mais les Prussiens avaient
senti devant eux une résistance invincible. Un grand
poète allemand, Goethe, qui se trouvait dans le camp prussien,
dit le soir, au bivouac, à ceux qui l’entouraient : « En
ce jour a commencé une nouvelle ère de l’histoire du
monde. »

L’armée prussienne, arrêtée dans des succès
qu’elle croyait décisifs, entrée en France avec une
confiance frivole, détrompée maintenant sur les promesses
des émigrés, dépourvue de vivres et de magasins,
surprise par la mauvaise saison, craignant de tout perdre en
poursuivant la marche sur Paris, commença sa retraite le 30
septembre, et à la fin d’octobre avait repassé le Rhin.

Délivrée sur une de ses frontières, la France, sur
d’autres points, prenait l’offensive. Custine s’emparait de Spire, de
Worms et de Mayence ; et au midi, nos armées envahissaient la
Savoie et le comté de Nice.

La coïncidence de ces succès militaires avec les crimes
révolutionnaires a fait croire à quelques-uns des
partisans de la Terreur que ces deux choses sont liées l’une
à l’autre ; mais ce n’est là qu’un sophisme. Si Dumouriez
n’eût pas fait la campagne de l’Argonne ou si cette campagne
avait échoué, ou si les Prussiens étaient
entrés en France avec plus de précautions, le massacre et
la tyrannie n’eussent jamais sauvé la France.


XXV

LA CONVENTION


L’une des premières conséquences de
la révolution du 10 Août avait été la
réunion d’une Assemblée nouvelle. Elle fut
convoquée, élue et constituée en six semaines. Le
21 septembre, elle commençait ses délibérations ;
on l’appela la Convention nationale.

Elle a laissé dans l’histoire une trace ineffaçable. Elle
a eu une sorte de grandeur tragique qui n’a rien de comparable dans
aucune histoire. Le Parlement d’Angleterre qui avait condamné
Charles I°, a fini misérablement chassé par les
soldats de Cromwell.

Des partis audacieux, des hommes remarquables et redoutables, des
passions effrénées, des divisions meurtrières, des
résolutions extrêmes, une énergie indomptable, une
tyrannie sanglante, et, au milieu de cela, des mesures sages et des
services durables : telle est l’histoire de la Convention.

La guerre civile étouffée, la guerre
étrangère repoussée, la France opprimée et
ensanglantée : tel est le bilan de cette Assemblée, dont
on peut dire ce que Pascal disait des hommes : « S’il se vante,
je l’abaisse, je le vante ; et je le contredis toujours jusqu’à
ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible. »

On doit distinguer deux périodes dans l’histoire de la
Convention : depuis son origine ( 20 septembre 1792 ) jusqu’au 9
thermidor ( 27 juillet 1794 ) ; depuis le 9 thermidor jusqu’à sa
dissolution ( 26 octobre 1795 ).

Dans la première de ces deux périodes, la Convention
subit le joug du parti révolutionnaire, et son histoire se
confond avec celle du régime que l’on a appelé la
Terreur. Dans la seconde période, les idées sages et
modérées reprennent le dessus ; la Convention fait une
Constitution et réorganise le pays.

La Convention, comme les Assemblées précédentes,
eut une droite, une gauche et un centre ;et, comme pour
l’Assemblée législative, ce fut la gauche de celle-ci qui
devint la droite de celle-là, à savoir les Girondins. La
gauche fut occupée par le parti démocratique et violent
qui, siégeant aux bancs les plus élevés, fut pour
cette raison, appelé la Montagne. Entre les deux, les neutres,
sans esprit de parti, se placèrent au centre, qui prit le nom de
Plaine ou de Marais.

Le premier acte de la Convention fut l’abolition de la royauté
et l’établissement de la République ( 21 septembre 1792 ).

Sur ce premier point, l’Assemblée fut unanime ; mais quelle
république la France se donnerait-elle ? C’est là-dessus
que les factions contraires engagèrent le combat, aussi ennemies
l’une de l’autre qu’elles avaient pu l’être ensemble du parti
monarchique.


XXVI

GIRONDINS ET MONTAGNARDS


Les Girondins et les Montagnards voulaient les uns
et les autres la mais ils ne la voulaient pas de la même
manière.

Les Girondins acceptaient la république ; mais ils
n’étaient pas systématiquement ennemis d’une monarchie
constitutionnelle dont le roi leur eût inspiré confiance.
Les Montagnards détestaient la royauté en
elle-même, comme un privilège attentatoire à la
dignité de l’homme.

Les premiers eussent voulu une république libre, légale
et clémente. Les seconds voulaient une république
dictatoriale et terrible. Peu soucieux de la liberté, ils
tenaient qu’à l’égalité.

Les uns et les autres étaient pour la souveraineté du
peuple ; mais les Girondins entendaient avec raison par le peuple tout
le monde ; pour les Montagnards, par un abus qui dure encore
aujourd’hui, le peuple, c’était la classe ouvrière, la
classe vivant du travail de ses mains : c’était donc à
celle-là seule qu’appartenait la souveraineté ; singulier
renversement des préjugés aristocratiques !

Les Girondins, représentants des départements, voulaient
que ce fût la France tout entière qui fût la
maîtresse d’elle-même. Ils protestaient contre la
domination de la France par Paris, de Paris par les clubs et par la
Commune révolutionnaire.

Les montagnards, au contraire, maîtres de la Commune et des
clubs, et par là maître de Paris, voulaient le
gouvernement de la France par Paris. Les Girondins s’appuyant sur les
départements, on les accusa de fédéralisme et on
leur imputa de vouloir détruire l’unité française.
Cette accusation insidieuse, quoique fausse, fut une de celles qui
firent le plus de mal aux Girondins : tant la France d’alors
était animée par la passion de l’unité nationale !

Une des grandes forces du parti montagnard fut l’état de guerre
où était la France. Tous les peuples, même libres,
ont toujours reconnu la nécessité d’une certaine
concentration de pouvoirs pendant la guerre. Les Girondins n’ayant pas
su ou n’ayant pas pu dominer la situation, leurs adversaires furent
conduis par la force des choses, tout autant que par leur audace,
à se rendre maître du gouvernement.

Les Girondins devinaient ce péril : car leur premier acte fut,
à la Convention, d’accuser Robespierre et Marat, ces deux idoles
du parti populaire. Ils échouèrent, soit pour s’y
être mal pris, soit pour s’y être pris à
contre-temps ; et ce premier échec put faire présager
leur chute prochaine.

C’est le moment de parler avec quelque détail des chefs
redoutés du parti populaire.


XXVII

ROBESPIERRE, DANTON ET MARAT


La montagne avait à sa tête trois
hommes, d’une réputation sinistre et d’un génie
également quoique diversement terrible : Robespierre, Danton et
Marat. On les appelait le triumvirat « Il y a eu dans la
Révolution trois triumvirats : le premier, sous la Constituante,
celui de Duport, Lameth et Barnave ; le second, dont il est question
ici ; et le troisième qui apparut plus tard : celui de
Robespierre, Saint-Just et Couthon. », quoiqu’ils n’aient jamais
eu d’action commune, et qu’ils fussent plutôt ennemis
qu’alliés.

Robespierre avait établi son empire au club des Jacobins ;
Danton, à la Commune de Paris ; Marat, dans son journal et parmi
le bas peuple.

Le premier se croyait un politique, rêvait une république
à la manière antique, remplissait ses discours des
souvenirs du contrat social ; hypocrite et perfide, il excellait
à répandre les soupçons, à exciter le
peuple contre ses ennemis, à provoquer les mouvements
révolutionnaires sans y prendre part. Il avait le génie
de la haine et du despotisme.

Danton, plus violent que Robespierre et plus capable de mesures
extrêmes, était aussi plus capable de se modérer
après la victoire : il avait à la fois plus de passion et
plus de bon sens. Robespierre avait l’esprit de secte, Danton l’esprit
de faction. Il a été le plus puissant organisateur du
gouvernement révolutionnaire ; mais une fois ce gouvernement
établi, et les premiers coup frappés, il eût voulu
qu’il gouvernât avec quelque modération et ne se
détruisît pas lui-même par ses propres excès.

Marat a été le fou de la révolution. Il en a
exprimé toutes les fureurs avec un cynisme aveugle, qui
enchantait les foules brutales et ignorantes. L’ivresse du sang, la
frénésie du soupçon, auxquelles il était
constamment en proie, indiquaient chez lui un état mental
analogue à celui qu’on retrouve chez beaucoup
d’aliénés. Robespierre le méprisait ; mais il
était forcé de ménager cette basse idole du
fanatisme révolutionnaire.

Robespierre était intègre ; mais son âme
était étroite et cruelle. Danton était corrompu et
capable de crimes ; mais il n’était pas sans quelque
étincelle de grandeur et de générosité.
Quant à Marat, c’était une âme de boue et de sang,
appartenant à peine à l’humanité.

Tels étaient alors les héros de la Montagne ;
derrière eux se trouvaient, moins en vue, quelques hommes qui
avaient à la fois plus de talents et plus de vertus. De tout ce
mélange est sorti une politique qui a eu sa grandeur, et que
l’on doit à la fois détester pour ses crimes, admirer
pour son patriotisme et son énergie.

Le premier acte de cette politique a été le procès
et la condamnation du roi.


XXVIII

LE PROCES DU ROI


Louis XVI était prisonnier. Serait-il
accusé ? serait-il jugé ? serait-il condamné ?
Telle était la question.

Comme roi constitutionnel, la Constitution de 91 l’avait
déclaré inviolable. Cette Constitution avait en
même temps prévu la déchéance en cas de
trahison. Cette peine semblait donc devoir être la seule dont il
fût passible.

La convention, de son côté, avait été
élue comme assemblée constituante et législative :
elle n’était donc pas un pouvoir judiciaire. De plus, elle ne
pouvait pas à la fois accuser et juger.

Tels étaient les principes de droit qui devaient sauver Louis
XVI. Les raisons d’humanité étaient plus puissantes
encore. Etait-il équitable de punir un prince, né dans le
pouvoir absolu, qui avait cependant lui-même pris l’initiative
des réformes, et avait consenti, fût-ce même avec
quelque résistance, au partage de la souveraineté ?
D’ailleurs, la Révolution, une fois entraînée dans
cette voie sanglante, ne serait-elle pas condamnée à la
suivre jusqu’au bout ?

Les raisons historiques mêmes ne manquaient pas. La
République romaine s’était contentée de
l’expulsion des Tarquins, et elle avait duré. La
république d’Angleterre avait condamné un roi à
mort, et elle avait péri après être devenue la
proie du despotisme militaire : funeste avenir que l’on n’eut pas assez
devant les yeux ; mais il n’y a pas d’expérience pour les
passions.

Toutes ces doctrines furent soutenues à la tribune de la
Convention. Les uns ( c’étaient les députés de
Droite ) invoquèrent l’inviolabilité et dirent que le roi
ne pouvait être jugé par la Convention. Les autres (
c’étaient les Montagnards ) soutinrent qu’en effet le roi ne
devait pas être jugé, mais traité en ennemi et
condamné par les lois de la guerre.

La Convention prit un parti moyen. Elle écarta l’exception
d’inviolabilité, et elle décida qu’elle se constituerait
en tribunal. Elle appela Louis XVI à sa barre et l’invita
à se choisir des défenseurs.

Ces défenseurs furent Target et Tronchet. Le premier refusa ce
funeste devoir. Malesherbes vint lui-même s’offrir pour
défendre son maître. L’avocat de Sèze, avec un
grand courage, s’associa volontairement à lui.

Une fois Louis XVI mis en cause, sa condamnation était
assurée : car il n’était que trop certain qu’il avait eu
des relations avec les émigrés, et exprimé des
vœux en faveur du succès des armées
étrangères. L’histoire même nous apprend
aujourd’hui qu’il avait fait plus que des vœux, et que la Reine
entretenait des négociations secrètes avec l’ennemi.

Plusieurs moyens furent essayés pour sauver Louis XVI. Les
Girondins proposèrent d’abord l’appel au peuple, puis, lorsque
le roi eut été déclaré coupable, la mort
avec sursis. Tous ces moyens termes furent écartés. La
peine de mort fut votée à une majorité de
vingt-six voix.

Ce cruel verdict, auquel les Girondins eurent la faiblesse de
participer, contre leur propre sentiment, fut exécuté le
21 janvier 1793 sur la place de la Révolution, aujourd’hui place
de la Concorde.

Le roi, après un déchirant adieu à sa famille,
alla au supplice courageusement ; il mourut avec piété et
dignité.

Ses ennemis l’avait appelé le tyran. Jamais homme n’a moins
mérité que lui un tel titre. Louis XVI était fait
pour être un roi constitutionnel ; mais ni ses amis ni ses
ennemis n’étaient disposés à se contenter de cette
transaction entre les passions contraires : il mourut victime des uns
et des autres.


XXIX

DUMOURIEZ


Après la campagne de l’Argonne et la
bataille de Valmy qui avaient décidé la retraite des
Prussiens, Dumouriez reprit le plan, qui avait échoué
dans la campagne précédente, d’une invasion de la
Belgique.

Cette conquête fut l’affaire d’un mois. Le 28 octobre 92, il
envahissait les Pays-Bas. Le 6 novembre, il remportait la brillante
victoire de Jemmapes. Le 7 il entrait à Mons, le 14 à
Bruxelles, le 28 à Liège, pendant que ses lieutenants
s’emparaient de Namur et d’Anvers.

Cette brillante conquête n’eut malheureusement pas les
résultats qu’on pouvait espérer. La mort du roi avait
multiplié nos ennemis ; notamment l’Angleterre et l’Espagne
s’étaient associées à la coalition. La
République allait donc avoir la moitié de l’Europe contre
elle, et il lui fallait à la fois surveiller toutes ses
frontières.

Dumouriez néanmoins crut avoir le temps de poursuivre ses
conquêtes et d’ajouter celle de la Hollande à celle de la
Belgique. Fatigué déjà du parti jacobin, il
espérait bientôt pouvoir faire la loi à la
Convention et servir d’arbitre entre la France et l’Europe.

L’invasion de la hollande fut d’abord aussi heureuse que celle de la
Belgique, et sans doute le succès de cette nouvelle
expédition eût été aussi rapide que la
première. Malheureusement, pendant que Dumouriez marchait en
avant, les Autrichiens, reprenant à leur tour l’offensive,
s’avançaient sur ses derrières, entraient en Belgique, et
repoussaient le général Miranda et ses corps
d’armée jusque sur Louvain.

Ainsi la Hollande n’était pas conquise, et la Belgique pouvait
être perdue. Dumouriez revint sur ses pas. Bientôt, vaincu
lui-même à Neerwinden ( 18 mars 93 ), il fut obligé
d’évacuer la Belgique elle-même.

De graves dissentiments s’étaient élevés entre lui
et les Jacobins. Ceux-ci voulaient porter la Révolution partout
avec eux ; ils avaient envoyé des agents pour
révolutionner la Belgique et y introduire le régime qui
faisait trembler la France. Dumouriez, plus sage, voulait
ménager les Pays-Bas et leur donner la liberté sans leur
imposer la Révolution.

En outre, Dumouriez prétendait qu’on lui désorganisait
ses armées, et il supportait impatiemment le joug de la
Convention ; ses succès militaires lui firent croire qu’il
était le maître de l’armée et qu’il en ferait ce
qu’il voudrait. Il espéra qu’elle le suivrait dans une marche
contre Paris, pour détruire la République et
rétablir une monarchie.

Ces projets étaient impraticables sans la complicité de
l’ennemi ; car pendant que le général français
eût marché sur Paris, les alliés l’auraient
nécessairement poursuivi, et il se fût trouvé entre
deux feux. Il dut se concerter avec eux et leur promettre la livraison
de quelques places sur la frontière, pour garantir
l’exécution de son plan.

Telle était alors la fatalité de la situation, que
quiconque voulait s’opposer à la marche de la Révolution
était par là même condamné à
s’entendre avec les ennemis de la France.

Bientôt, Dumouriez leva le masque, fit arrêter les
commissaires envoyés contre lui, et essaya de réaliser
les promesses faites aux Autrichiens, en les laissant prendre
possession de quelques places fortes.

Mais son armée, quelque attaché qu’elle lui fût, ne
voulut pas le suivre jusqu’à la trahison. Dumouriez,
resté seul, n’eut de salut que dans la fuite. Il passa la
frontière et se rendit au camp autrichien. Sa carrière
militaire et politique était terminée. Il passa les
dernières années de sa vie, qui fut très longue,
à errer dans le monde, sans action et sans but.

« On ne peut se défendre, dit M. Thiers, d’un profond
regret, à la vue d’un homme dont cinquante années se
passèrent dans les intrigues de cour, trente dans l’exil et
trois seulement « Encore est-ce beaucoup dire ; la
carrière brillante de Dumouriez n’a duré guère
plus d’un an. » furent employées sur un
théâtre digne de son génie. »


XXX

PHILIPPE D’ORLEANS


Parmi les personnages qui ont marqué dans
la Révolution, l’un des plus énigmatiques a
été Philippe D’Orléans. Descendant du frère
de Louis XIV et du duc d’Orléans régent de France sous la
minorité de Louis XV, il était le chef de la branche
cadette de la maison Bourbon.

Il était entré très avant dans les principes de la
Révolution. Tandis que les frères du roi
émigraient, et que le roi lui-même était prisonnier
au Temple, Philippe d’Orléans se faisait nommer
député de la Convention avec l’appui de Danton et de la
Commune de Paris. Il se faisait affilier au club des jacobins avec son
fils le duc de Chartres ; il prenait le nom de Philippe-Egalité,
siégeait sur les bancs de la Montagne, et votait la mort du roi
sans sursis et sans appel.

Y a-t-il eu sous la Révolution un parti orléaniste ? On
ne saurait en douter, quoique ses traces ne soient visibles dans aucun
événement. Comment ce prince se serait-il condamné
à tant de souffrance et de bassesses, pourquoi les Montagnards
l’auraient-ils accueilli pendant quelque temps parmi eux, s’il n’avait
pas voulu se réserver, ou s’ils n’avaient pas voulu
eux-mêmes le réserver pour une crise suprême, s’il
arrivait à devenir nécessaire ?

Mais cette crise ne se produisit pas, et Philippe-Egalité en fut
pour ses frais d’ostentateur démagogique. Il ne désarma
pas les jacobins, qui l’envoyèrent à l’échafaud.
Compromis par ses relations et celles de son fils avec Dumouriez, il
fut condamné à la même époque que les
Girondins, et fut exécuté le 6 novembre 1793.

Son fils, le duc de Chartres, avait combattu à Valmy et à
Jemmapes. Il quitta la France avec Dumouriez, mais ne voulut pas servir
dans les armées étrangères. Dans son exil, qui
dura vingt années, il mena la vie la plus aventureuse,
jusqu’à ce que le retour des Bourbons en 1814 lui ait rendu son
titre et son rang de prince de sang. En 1830, il devint roi des
Français sous le nom de Louis-Philippe 1°.

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HISTOIRE DE LA REVOLUTION

FRANCAISE

SUITE XXXI


XXXI

LUTTE DES PARTIS DANS LA CONVENTION


Du 20 septembre 1792 au 2 juin 1793, l’histoire de
la Convention n’est que l’histoire de la lutte entre la
Gironde et la
Montagne, et du progrès croissant du parti
révolutionnaire.

Les Girondins, depuis le 10 août, avaient le ministère,
quoique Danton y fut entré, et que Roland en fût sorti ;
ils avaient la majorité dans la Convention : on peut donc dire
que le gouvernement était entre leurs mains ; mais
c’était en apparence plus qu’en réalité.

La Montagne avait pour elle les clubs et la Commune, et dans les
grandes luttes elle disputait dans l’Assemblée la
majorité aux Girondins. Le Centre, en effet, ou, comme on
l’appelait, la plaine, craignant de trop favoriser un parti aux
dépens de l’autre, oscillait entre les deux.

La Gironde, prévoyant qu’il fallait vaincre ou périr,
prit l’offensive à la tribune de la Convention. Louvet, dans une
philippique célèbre, accusa Robespierre de
prétendre à la dictature. Mais il était trop
tôt ; cette attaque fut sans résultat. Il en fût de
même d’une première attaque dirigée contre Marat.

Le procès de Louis XVI mit encore aux prises les deux partis. Au
fond, les girondins auraient voulu sauver le roi : ils
échouèrent, et n’eurent pas même l’honneur de leur
propre opinion, qu’ils abandonnèrent au vote final.

Ils réussirent à faire voter des poursuites contre les
meurtriers de septembre ; mais ces poursuites, qui menaçaient de
trop puissantes têtes, furent bien vite abandonnées.

Une nouvelle tentative d’attaque eut lieu contre Marat, qui, dans son
journal l’Ami de peuple, avait conseillé le pillage des magasins
de consommation au peuple exaspéré de la cherté
des subsistances. Le pillage eut lieu, et Marat fut
décrété d’accusation par la Convention ; mais
cette fois encore l’accusation fut abandonnée. Ainsi
échouaient toutes les tentatives de la Gironde pour
écraser ses adversaires et dominer la situation.

Bientôt, au contraire, ce furent les adversaires qui reprirent
l’avantage, non seulement au dehors, mais au sein même de la
Convention.

Les derniers échecs des armées en Belgique et en Hollande
avaient de nouveau exaspéré la fureur du parti populaire
: pour le satisfaire, l’Assemblée vota, le 10 mars 1793,
l’établissement d’un Tribunal révolutionnaire,
nommé par la Convention et jugeant sans appel. Danton fut un de
ceux qui contribuèrent le plus à l’établissement
de ce tribunal terrible. Plus tard il en demanda pardon à Dieu
et aux hommes, quand il en fut devenu la victime.

La défection de Dumouriez amena une nouvelle concentration du
pouvoir, et l’établissement du Comité de salut public ( 6
avril ). Ce furent les Girondins qui le proposèrent, mais ce fut
aux Montagnards qu’il servit d’instrument. Ce Comité,
composé de neuf membres, devait seulement avoir la haute
surveillance sur le pouvoir exécutif ; mais le temps
n’était pas éloigné où il allait devenir
lui-même ce pouvoir tout entier. Les premiers noms des
députés qui le composèrent n’appartenaient
guère, sauf celui de Danton, qu’à des hommes de second
ordre. Cependant Cambon en faisait déjà partie ; il
devait être, comme chacun sait, le financier de la Convention.

Si les Girondins eussent été habiles politiques, ils se
fussent ménagé l’alliance de Danton, qui mieux que
personne, comprenait la nécessité de ne pas
déchaîner la Révolution. Mais séparés
de lui par l’abîme des journées de septembre, ils
repoussèrent ses avances avec hauteur et mépris.

Accusés par Robespierre de complicité dans l’affaire de
Dumouriez, ils osèrent renvoyer l’accusation à Danton,
dont la mission auprès de Dumouriez n’avait pas en effet
été très claire. Guadet, orateur mordant, ne
craignit pas de lancer les traits les plus sangmants contre le terrible
démagogue : « Ah ! tu m’attaques, s’écria Danton,
tu ne connais pas ma force ! » Ce fut un ennemi de plus.

Cependant le parti montagnard, après, avoir repoussé les
attaques de la Gironde, après avoir entraîné la
Convention par l’adoption des grandes mesures révolutionnaires,
commençait à penser à un dessein plus audacieux :
celui de chasser ses adversaires de L’Assemblée nationale, et de
les frapper par un grand coup.


XXXII

LE 31 MAI ET LE 2 JUIN


Le 10 Août avait été une
insurrection contre la royauté. Le 30 Mai et le 2 Juin furent
une insurrection contre la Convention. Les Girondins avaient
été les instigateurs de la première ; ils furent
les victimes de la seconde. Ainsi la révolution marchait
déjà de coup de force en coup de force jusqu’au jour
où, par un châtiment inévitable, elle tomberait
entre les mains d’un soldat heureux.

Le 10 mars, un premier complot, tramé par les Jacobins et les
Cordeliers, menaça l’Assemblée ; mais ce complot
échoua ; un bataillon de fédérés de Brest
dispersa les conjurés.

Le 15 avril, une réunion de délégués des
sections, le maire Pache en tête, vint porter une pétition
à la barre de l’Assemblée, demandant l’exclusion de
vingt-deux députés, c’est-à-dire des principaux
Girondins. Cette pétition fut repoussée avec indignation.

Marat fut encore une fois l’objet des attaques du côté
droit. Il avait, dans son journal, excité à
l’insurrection contre la Convention. Cette fois, l’Assemblée se
décida à le décréter d’accusation et
à le citer devant le Tribunal révolutionnaire. Mais il
fut acquitté par le Tribunal, et cette accusation maladroite fut
pour lui l’occasion d’un nouveau triomphe.

Un moment la Gironde fut sur le point de l’emporter. Guadet proposa,
comme mesure de salut, de casser et de remplacer la municipalité
de Paris. La Convention, sous l’influence de Barère, se contenta
de nommer une commission des douze pour rechercher les complots.
C’était déclarer la guerre à la Commune sans
l’avoir abattue.

Danton, jusqu’alors neutre, se voyant renié et repoussé
par les Girondins, se tourna contre eux.

Agitation populaire contre la Commission des douze ; suppression de
cette Commission par un coup de vote surpris par les Montagnards ;
annulation de ce vote le lendemain par un vote contraire ; appel et
préparation à l’insurrection : tels sont les
événements qui du 26 au 31 mai préparèrent
le coup décisif.

Ce coup, comme celui qui avait frappé Louis XVI, eut deux actes
: le 31 Mai et le 2 Juin. Le premier fut, comme on l’appela, une
insurrection morale ; le second, un coup d’Etat de la multitude.

Le 31 Mai, l’insurrection était déjà armée
; mais elle n’alla pas jusqu’à la violence : elle se contenta de
la menace. Barère et Danton proposèrent de ramener la
paix par la suppression définitive de la Commission des douze.
Robespierre, allant plus loin, voulait frapper ses ennemis. Ce fut
l’opinion modéré qui l’emporta. La Commune était
victorieuse ; mais la Convention n’était pas profanée et
mutilée.

Ce n’était pas assez. Le 2 Juin, Marat prit la direction de
l’insurrection. Cette fois, elle fut dirigée contre la
Convention elle-même, qui vota sous le canon. Opprimée et
humiliée, chassée d’abord par le peuple, comme elle le
fut plus tard par les soldats au 18 Brumaire, la représentation
nationale ne reprit sa séance que pour décréter
d’accusation vingt-sept députés. Ainsi, la foule, sachant
à peine ce qu’elle faisait, donnait elle-même le premier
exemple de la violation du pouvoir législatif par la force
armée.

Avec le 2 Juin, le rôle parlementaire des Girondins était
terminé. Il ne leur restait plus que deux partis à
prendre : combattre ou mourir.

Pour achever leur histoire, racontons ces deux actes du drame.


XXXIII

LA GUERRE CIVILE


La guerre civile avait éclaté en
France avant le 31 Mai : déjà la Vendée avait pris
les armes, et le Midi commençait à s’agiter. Mais les
événements de Paris donnèrent une impulsion rapide
et énergique au mécontentement des provinces, et en
quelques jours la Convention vit s’élever contre elle
jusqu’à soixante-dix départements.

L’insurrection contre la Convention obéissait à deux
esprits différents. Dans la Vendée, à Marseille,
à Toulon, elle fut royaliste. En Normandie, à Bordeaux,
à Lyon même, elle fut en général girondine
et républicaine.

Ce fut le malheur de la Gironde d’être en quelque sorte,
malgré elle, complice d’une réaction royaliste.

Parmi les Girondins frappés par les décrets du 2 Juin,
les uns voulurent rester à Paris, attendant le jugement qui
devait être leur mort ; ce furent Vergniaud, Gensonné,
Ducos, Valazé, et avec eux Mme Roland ; les autres partirent
pour soulever kes provinces ; Buzot en Normandie ; Brissot à
Moulins ; Meilhan et Duchatel en Bretagne ; Birotteau à Lyon ;
Rebecqui à Marseille.

Leur premier centre de ralliement fut Caen. Là se
réunirent Pétion, Barbaroux, Guadet, Louvet, Buzot,
Lanjuinais. Ils formèrent une Assemblée des
départements, organisèrent une armée sous les
ordres du général Wimpfen. En même temps, Lyon,
Marseille et Bordeaux prenaient les armes.

Si tous ces élément séparés eussent
réussi à se concerter et à se joindre, c’en
était fait de la Convention.

Mais l’éloignement où étaient les uns des autres
les centres d’insurrection, les divisions d’opinion qui
séparaient plus encore que les distances, la lenteur et la
mollesse des classes moyennes, donnèrent à la montagne le
temps de prendre les mesures les plus énergiques.

Le comité de Salut public, par l’organe de Gambon et de
barère, proposait des moyens de conciliation. Robespierre et
Danton, toujours unis, entraînèrent encore une fois la
Convention dans la voie de la Révolution. Bien loin de
rétracter le 2 Juin et de faire aucune concession aux
départements, elle proclama que le peuple avait bien
mérité la patrie, et que les départements qui ne
se rétracteraient pas dans les vingt-quatre heures seraient mis
hors la loi.

Cette menace seule suffit pour désarmer immédiatement un
grand nombre de départements soulevés ; contre les
autres, la Convention se décida à employer la force.

La victoire des Conventionnels à Pacy-sur-Eure, près de
Vernon ( 14 juillet 93 ), dispersa l’armée de Caen, la seule des
armées de l’insurrection qui eût quelque consistance. La
Normandie et la Bretagne rentrèrent dans la soumission et les
Girondins furent contraints de se retirer sur Bordeaux ; mais quand ils
y arrivèrent après beaucoup de périls, ils
trouvèrent la ville aux mains du parti montagnard, et Tallien y
faisant régner le régime révolutionnaire. Le
centre même du fédéralisme, comme on appelait alors
le parti girondin, leur échappait.

Dans le midi, le général Cartaux, avait
empêché la jonction des Marseillais et des Lyonnais, et
mis en fuite un corps de Nîmois envoyés en avant.
Bientôt après, il était entré dans Marseille.

Ainsi, la Gironde, vaincue à Paris, l’était maintenant en
France. Elle succombait sous de faux prétexte et de fausses
accusations. On l’accusait de fédéralisme,
c’est-à-dire de l’opinion qui voulait établir en France
une république fédérative ; mais cette opinion,
innocente d’ailleurs en elle-même, n’avait jamais
été celle du parti. On l’accusait de vouloir
rétablir la royauté : et elle était très
sincèrement républicaine ; on l’accusait de
complicité avec Dumouriez et Philippe d’Orléans : et elle
n’avait jamais eu aucune relation ni avec l’un ni avec l’autre.
Philippe-Egalité était bien plus près de la
Montagne que de la Gironde.

Les Girondins méritent la sympathie pour avoir essayé de
maintenir la Révolution dans les voies de la modération,
de la liberté et de l’humanité. Sans doute, s’ils eussent
triomphé, ils auraient été
précisément dans la même situation que les
Montagnards eux-mêmes : ils auraient eu une insurrection
royaliste à étouffer, un parti montagnard à
contenir, la guerre étrangère à refouler, et il
est douteux qu’ils eussent pu remédier à tous ces maux
sans une sorte de dictature ; mais cette dictature eût
été moins sanglante, elle aurait respecté
davantage le droit et la liberté ; elle n’aurait pas
laissé à la République la tache infamante que 93
lui a imprimée, et qui a été depuis le principal
obstacle à son établissement définitif dans notre
pays.


XXXIV

CHARLOTTE CORDAY


Toutes les révolutions ont leurs fanatiques
; tous les partis ont leurs martyrs. Jamais le fanatisme n’a pris de
traits plus nobles, plus purs, plus séduisants, que lorsqu’il
enflamma le cœur et conduisit la main de Charlotte Corday ; jamais le
martyr n’eut de traits plus hideux et plus révoltants que ceux
de la victime. Et cependant, il ne faut pas l’oublier, afin qu’aucun
parti ne l’oublie : l’assassinat est toujours l’assassinat.

Charlotte Corday, arrière petite-nièce de Corneille,
était née dans le Calvados. Elle demeurait à Caen,
lorsque les Girondins fugitifs y vinrent organiser la
résistance. Elle les admirait avant de les connaître ;
elle partageait leur sentiments républicains, et leur horreur
pour le sang et pour la tyrannie. On dit même qu’elle eut des
sentiments tendres pour l’un d’entre eux, Barbaroux.
Révoltée contre la violence qui les chassait de Paris,
elle crut qu’il suffirait de frapper le chef des forcenés, pour
vaincre la démagogie. Elle partit pour Paris, hésitant si
elle prendrait pour victime Robespierre, Danton ou Marat.

Ce fut celui-ci qu’elle choisit comme le plus odieux de tous, comme
celui qui avait joué le principal rôle dans la
journée du 2 Juin.

Elle alla le trouver chez lui, dans son bain, sous prétexte de
délation ; et pendant qu’il inscrivait les noms destinés
à l’échafaud, elle le frappait au cœur et attendait,
impassible, qu’on la livrât à la prison,
c’est-à-dire au supplice.

Elle se présenta devant le Tribunal révolutionnaire avec
une dignité simple et noble, avoua tout, revendiqua hautement la
responsabilité de son acte, rejeta toute complicité,
accepta la condamnation avec la plus courageuse indifférence et
mourut avec la même sérénité ;
véritable héroïne, si elle fût née
à Rome, et non dans un temps où la conscience plus
délicate refuse aux particulier le droit de venger par le
poignard les injures publiques.

Si elle avait cru, par cet acte néfaste, frapper la
démagogie au cœur et sauver la liberté, elle connaissait
bien peu les lois des révolutions. Elle ne fit qu’assurer
à Marat un triomphe posthume, exaspérer la fureur du
parti révolutionnaire, donner un aliment à ses
soupçons, et lui fournir un prétexte contre les
malheureux captifs dont il demandait la mort.

Robespierre, toujours prêt à servir et à attiser
les haines populaires, tira de ce funeste événement sa
conséquence logique et fatale : « Le meilleur moyen de
venger Marat, dit-il aux Jacobins, c’est de poursuivre impitoyablement
ses ennemis. »


XXXV

LYON ET TOULON


L’insurrection vaincue en Normandie,
désarmée en Bretagne, à Bordeaux, à
Marseille, ne résistait plus que dans trois centres, à
Lyon, à Toulon et en Vendée. A Lyon, elle fut d’abord
républicaine, mais les royalistes en prirent bientôt la
direction ; à Toulon, le parti royaliste dominait ; en
Vendée, il était seul et tout-puissant.

La querelle commença à Lyon par une bataille entre la
municipalité et les sections : la première était
jacobine ; les autres appartenaient au parti modéré. Les
sections victorieuses destituèrent la municipalité,
envoyèrent à l’échafaud le montagnard Chalier,
chef du parti révolutionnaire, et se mirent en révolte
ouverte contre la Convention, tout en offrant d’accepter la
constitution qu’elle venait de voter.

La convention n’hésita pas, et ordonna le siège de la
ville. Il fut confié à Dubois-Crancé, habile
officier du génie, qui déjà venait de mettre fin
aux troubles de Grenoble. Il détacha une partie de
l’armée des Alpes ; et avec es forces, aidées de quelques
nouvelles levées, il occupa le cours supérieur de la
Saône et du Rhône, au confluent desquels est située
la riche cité de Lyon.

Les Girondins lyonnais avaient été expulsés par
les royalistes, qui avaient à leur tête Précy et
Virieux. Effrayés par les menaces de la Convention et
poussés par le parti royaliste, les Lyonnais refusèrent
d’obtempérer aux sommations des assiégeants, et le
bombardement fut décidé.

Le siège dura deux mois : des forces insuffisantes ne
permettaient pas un blocus complet ; bientôt le montagnard
Couthon, à la tête de nouvelle levées, menace de
l’assaut de la ville affaiblie par une longue résistance, fait
révoquer Dubois-Cracé dont la modération lui est
suspecte, et obtient enfin la reddition des malheureux Lyonnais, qui,
mal informés, avaient refusé de se livrer à son
prédécesseur ( 9 octobre 93 ).

La Convention victorieuse rendit contre Lyon un décret terrible
qui annonçait d’affreuse représailles : « La ville
de Lyon sera détruite ; cette ville cessera de s’appeler Lyon :
elle s’appellera Commune affranchie ; sur ses débris sera
élevé un monument où seront lus ces mots : Lyon
fit la guerre à la liberté. Lyon n’existe plus. »

Les représailles furent atroces. Collot d’Herbois et le
célèbre Fouché, depuis duc d’Otrante et ministre
de Louis XVIII, y déployèrent la plus odieuse
férocité. Non seulement les maisons furent
démolies par une sauvage vengeance contre les choses ; mais les
personnes furent guillotinées en masse, et comme ce
procédé était encore trop lent, Collot d’Herbois
employa la mitraille pour massacrer plus d’hommes en moins de temps.

Lyon vaincu, la Convention put concentrer ses forces contre Toulon.
Cette ville, après la prise de Marseille par le
général Cartaux, était dans le Midi le dernier
refuge du parti royaliste.

C’était le malheur de ce parti de ne pouvoir se défendre
contre la République sans trahir la Patrie. Il crut tout permis
au nom de la royauté, et en proclamant Louis XVIII il livra
Toulon aux Anglais.

Ainsi les plus acharnés ennemis de la France étaient
appelés sur le territoire par des Français ; le plus
redoutable de nos ports était livré à la jalousie
et aux ressentiments d’une nation rivale.

Maîtresse de Lyon, la Convention put rassembler de grandes forces
autour de toulon. Une armée de trente mille hommes,
commandée par Dugommier, en commença le siège dans
les règles.

C’est à ce siège célèbre, on le sait, que
commença la fortune de Bonaparte. Ce fut à lui que l’on
dut l’inspiration décisive qui livra Toulon aux
républicains.

Le fort de l’Eguillette commandait la rade : maître de ce fort,
on l’était de la ville ; et l’escadre anglaise et espagnole,
menacée d’être détruite par le feu des assaillants,
devait évacuer la ville infailliblement. Ce fort paraissait
imprenable. Bonaparte, par une batterie heureusement placée et
que les Anglais ne purent détruire, en rendit l’attaque possible
; un assaut victorieux le livra à nos troupes.

L’amiral anglais se hâta d’évacuer la rade, qui ne lui
offrait plus aucune sûreté ; mais il ne voulait pas
quitter la ville sans porter un coup fatal à notre marine ; il
mit le feu à la flotte française, livrant la ville
à l’incendie et les habitants à la fureur des
républicains.

Allumé par les Anglais, le feu fut éteint par les
forçats.

Fréron et Barras, représentants de la Convention, furent
à Toulon ce que Fouché et Collot d’Herbois avaient
été à Lyon. La guillotine et la mitraille
vengèrent la défection et la trahison de la cité
coupable.

La convention était partout victorieuse à
l’intérieur ; un seul foyer de résistance luttait encore
avec la plus grande énergie et devait arrêter longtemps
les efforts des républicains. C’était la Vendée.

Mais revenons au gouvernement de la République après le
31 Mai et le 2 Juin et la victoire définitive du parti
montagnard.


XXXVI

LE GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE


Après la chute des girondins, le
gouvernement passa entre les mains des Jacobins et de la Montagne : il
prit des allures de plus en plus révolutionnaires.

On appelait révolutionnaires les moyens rapides, extrêmes,
inusités, exigés, disait-on, par les
nécessité critique de la situation, moyens plus ou moins
contraires aux règles reçues, aux traditions
administratives, juridiques, économiques, trop souvent aussi au
droit et à l’humanité.

Le comité de Salut public, qui n’avait d’abord dû
être qu’un conseil de surveillance préposé aux
ministères, devint peu à peu le centre véritable
du pouvoir exécutif ; on lui adjoignit des
éléments nouveaux empruntés au parti
énergique : ce furent Saint Just, Couthon, Jean-bon Saint
André. Puis on le renouvela et on le composa tout entier de
membres appartenant au même parti. Robespierre n’y était
pas encore.

Les Girondins avaient eu leur projet de constitution,
rédigé par Condorcet. La Montagne voulut avoir le sien :
Hérault de Séchelles en fut le rédacteur.

Ce fut la célèbre Constitution de 93, votée en
huit jours par acclamation, acceptée par la grande
majorité des assemblées primaires, mais suspendue
aussitôt qu’acceptée et qui n’a jamais été
appliquée.

Cette Constitution, la plus démocratique qui ait jamais
été proposée à aucun peuple, donnait le
suffrage universel sans conditions, confiait le pouvoir
législatif à une Assemblée nommée pour un
an, et dont les décrets devaient être sanctionnés
par les assemblées primaires, confiait enfin le pouvoir
exécutif à vingt-quatre membres nommés par le
suffrage à deux degrés.

Après avoir fait cette Constitution et l’avoir fait approuver
par le peuple, la Convention jugea utile d’en suspendre
l’exécution, et elle décréta que le gouvernement
resterait révolutionnaire jusqu’à la paix.

A des périls extraordinaires il fallait opposer des moyens qui
ne l’étaient pas moins. Elle décréta la
levée en masse. Il fallait activer l’héroïsme
militaire : la Convention envoya des commissaires aux armées. Il
fallait des armes et des munitions : l’industrie et la science furent
mises au service de la patrie.

Pour alimenter ces armées, il fallait des ressources promptes,
innombrables, qu’on ne pouvait pas attendre du bon vouloir des
particuliers ; elle décréta le droit de
réquisition.

Il fallait une monnaie : elle multiplia les assignats, dont elle imposa
la circulation par tous les moyens les plus arbitraires.

En même temps que l’on forçait à prendre les
assignats au taux nominal, il fallait, pour compléter cette
mesure, fixer le prix des marchandises : autrement la hausse de l’objet
vendu équivalait à la baisse des moyens d’achat : on
décréta donc le maximum.

Les assignats ne suffisant pas, on dut avoir recours à des
emprunts et on décréta l’emprunt forcé ; mais en
même temps, et à côté, on eut soin de
conserver un emprunt volontaire beaucoup plus favorable au
prêteur : entre ces deux emprunts, l’un forcé et l’autre
qui était censé ne pas l’être, mais qui
était plus avantageux, la plupart devaient
préférer celui-ci.

Il fallait régulariser les dettes de l’Etat, et ramener à
l’unité de titre toutes les créances, de quelque date et
de quelque origine qu’elles fussent : le financier Cambon fit
créer le Grand-Livre.

D’autre résolution, moins en rapport avec les
nécessités du moment, mais répondant au besoin
d’unité rationnelle, et en même temps de rénovation
radicale, qui était la passion du temps, furent prises encore
vers ce temps par la Convention nationale. L’une de ces
résolutions était excellente, et a été
durable : ce fut l’unité de poids et de mesure pour toute la
France et l’adoption du système métrique.

Une réforme moins heureuse et moins nécessaire fut le
changement du calendrier. On voulut avoir une ère
républicaine, un calendrier républicain. L’ère
nouvelle commença le 22 septembre 1792 : ce fut l’an I de la
République. On divisa l’année en douze mois, qui prirent
leurs noms d’après la saison « Voici ces douze mois :
Vendémiaire, Brumaire, Frimaire ; Nivôse, Pluviôse,
Ventôse ; Germinal, Floréal, Prairial ; Messidor,
Thermidor, Fructidor. ». Le mois fut de trente jours et
divisé en décades. La semaine fut donc de dix jours au
lieu de sept.

Toutes ces mesures, les unes sages et durables, les autres bizarres,
d’autres violentes mais exigées par les circonstances, ne
dépassaient pas de beaucoup le droit que se sont reconnu tous
les Etats, sous quelque forme que ce soit, lorsqu’ils se sont sentis
menacés dans leur existence. On ne peut nier que par cet
ensemble de mesures énergiques, poursuivies avec obstination et
imposées par une volonté de fer, la Convention n’ait
sauvé la France. Heureux, si elle n’avait pas porté de
plus graves atteintes à la conscience humaine !

Mais si on peut pardonner l’arbitraire employé au salut du pays,
aucun cœur généreux ne peut pardonner la cruauté.

Par l’abominable loi des suspects, la convention a
dépassé la limite qui sépare la dictature de la
tyrannie. Elle a égalé et surpassé en
inhumanité les plus odieux gouvernements de l’histoire : elle a
fait mettre le Comité de Salut public à côté
du Conseil des Dix de Venise, des plus mauvais empereurs romains, des
tyrans de tous temps.

Crime impardonnable, commis non seulement contre l’humanité et
la France, mais contre la République et la révolution
elle-même. On ne prépare pas les hommes à la
liberté en en faisant des esclaves : on ne prépare qu’une
proie facile au despotisme heureux, lorsque son heure sera venue.


XXXVII

LA VENDEE


La guerre de Vendée était
antérieure au soulèvement des Girondins, et n’eu aucun
rapport avec lui : les insurgés de Bretagne qui se joignirent
aux insurgés de Caen, étaient les mêmes qui
combattaient au delà de la Loire les royalistes vendéens.

On appelle guerre de Vendée une insurrection qui s’était
déclarée sur la rive gauche de la Loire, non seulement
dans la Vendée proprement dite, mais dans le Poitou haut et bas
et surtout dans deux régions d’une disposition toute
particulière : le Bocage et le Marais.

On appelait Bocage un pays coupé de ravins et de haies,
divisé en une multitude de champs et de métairies, sans
grandes routes et presque sans villes. Le Marais était un pays
marécageux, coupé de canaux et s’étendant du
Bocage jusqu’à la mer. Ces deux pays, presque inaccessibles aux
grandes armées, étaient singulièrement propres
à une guerre de partisans.

Les paysans de ce pays, sur une étendue d’une trentaine de
lieues carrées, vivaient loin des idées modernes,
dévoués à leurs seigneurs et à leurs
curés.

Ils comprirent peu de chose à la Révolution,
s’indignèrent lorsqu’on leur enleva leurs prêtres, et se
révoltèrent lorsqu’on voulut les forcer à prendre
les armes.

Leurs chefs furent à la fois des paysans et des nobles :
Cathelineau, Voiturier ; Stofflet, garde-chasse ; La Rochejacquelein,
Bonchamp et Lescure, des meilleurs familles du pays, et surtout le plus
énergique, le plus habile, le plus tenace et le moins scrupuleux
de tous, Charrette, ancien lieutenant de vaisseau, appartenant à
une famille d’armateurs de nantes.

L’insurrection éclata à Saint-Florent près
d’Ancenis, en Anjou, le 10 mars 1793. A Machecoul, dans le Marais, la
révolte commença par le massacre. 300 prisonniers
républicains furent fusillés sans jugement.

D’étonnant succès signalèrent bientôt les
débuts de ces armées improvisées. Elles s’emparent
de Cholet, de Thouars, de Fontenay. Le 7 juin, elles entraient dans
Saumur et se rendaient maîtresses de la ligne de la Loire,
d’où elles pouvaient, à leur choix, marcher sur Nantes ou
sur Paris. Les Vendéens se décidèrent pour le
premier de ces deux partis.

Tels avaient été les succès de ce qu’on appelait
la grande armée de Vendée. Une autre armée,
l’armée du Marais, commandée par Charrette,
s’était avancée de son côté jusqu’à
Machecoul près de Nantes.

Ainsi Nantes, défendue par me général Canclaux,
était à la fois l’objectif des deux armées
vendéennes : l’une sur la rive gauche de la Loire,
commandé par Charrette ; l’autre sur la rive droite, par
Cathelineau. Ce fut là l’écueil où vint
échouer cette redoutable insurrection.

La double attaque fut repoussée, Cathelineau fut tué dans
l’assaut. L’armée vendéenne se replia. Tout mouvement
offensif li était interdit désormais.

Repoussés à Nantes, où ils avaient
été vaincus par Canclaux, et en même temps aux
Sables-d’Olonne, où ils avaient été vaincus par
Boulard, les Vendéens, rentrés dans leur pays, se
dédommagent bientôt par une double victoire à
Châtillon et à Vihiers, les 5 et 6 juillet 93.

La guerre était dans le camp républicain ; d’une part, le
parti démagogique, ennemi de tout ordre, de toute discipline,
croyait que l’énergie révolutionnaire suffisait à
tout ; de l’autre, le parti militaire rejetait les torts sur
l’indiscipline des recrues, le défaut d’ordre et d’organisation.
Ronsin et Rossignol étaient à la tête du premier
parti, Westermann, ami de Danton, était à la tête
du second. Il fit arrêter Ronsin ; mais les derniers
échecs rendirent l’avantage aux déclamateurs
démagogues. Westermann et Biron, Berthier et Menou, qui
commandaient les armées républicaine, furent
accusés de trahison et envoyés à Paris pour rendre
compte de leur conduite.

Rossignol fut nommé général en chef, avec Ronsin
comme adjoint. On décréta en même temps la guerre
révolutionnaire, la guerre d’extermination ; mais ce qui fut
plus funeste aux Vendéens que cette décision, ce fut
l’arrivée sur le théâtre de la guerre de la
garnison de Mayence, qui, après un siège
héroïque, venait d’obtenir une capitulation honorable, et
avait eu tous les honneurs de la guerre avec la seule obligation de ne
plus servir pendant un an contre les coalisés. Elle fut
envoyée en Vendée. Merlin de Thionville était
représentant de la Convention ; Kléber commandait
l’armée.

La lutte continua entre le parti démagogique et le parti
militaire. Canclaux, excellent général, est
destitué pour faire place à Léchelle, aussi
incapable que lâche ; heureusement il laisse à
Kléber le véritable commandement.

Après des alternatives de succès et d’échecs, les
républicains sont enfin décidément vainqueurs
à une affaire capitale, à la bataille de Cholet ( 18
octobre 93 ), où les Vendéens perdent l’un de leurs chef
les plus brillants, le général de Bonchamp, qui, avant de
mourir, sauve la vie aux prisonniers républicains.

C’est alors que la grande armée vendéenne prend une
résolution héroïque et
désespérée. Mettant à exécution une
pensée hardie de Bonchamp, elle traverse la Loire à
Saint-Florent-le-Vieil, marche sur la Normandie pour s’emparer d’un
port de mer et se mettre en communication avec les
émigrés et avec les Anglais.

Ce passage de la Loire, dans les mémoires vendéens, est
un épisode des plus émouvants. Ce n’était pas
seulement l’armée, c’était la Vendée tout
entière, femmes, vieillards, enfants, qui émigrait,
chacun emportant avec lui tout ce qu’il possédait. Quatre-vingt
mille hommes étaient là sur les bords de la Loire,
croyant trouver leur salut sur l’autre bord.

Cet exode fut la ruine du parti vendéen ; mais quelques derniers
succès les attendaient encore.. Maître de Laval qu’ils
avaient occupé sans coup férir, ils y sont
attaqués par les républicains. Le lâche
Léchelle donne l’exemple de la fuite, en même temps que
son ineptie entraîne l’armée dans une fausse position. La
déroute est la conséquence de ses fautes ; et les
vendéens, une dernière fois vainqueurs, se
décidèrent à marcher sur Granville.

Mais une troupe sans disciple, sans matériel de siège,
sans connaissances techniques et topographiques, ne pouvait prendre une
place fermée et défendue. Les Vendéens
échouèrent à Granville comme ils avaient fait
à Nantes.

Dès lors, tout fut malheur, ruine et désastre pour cette
malheureuse armée. Les républicains
réorganisés en avaient repris la poursuite. Marceau, sur
la proposition de Kléber, avait été nommé
général en chef. Les Vendéens, après
quelques heureux succès à Pontorson et à Dol,
essayèrent de passer la Loire à Angers pour rentrer dans
leur pays ; mais repoussés, ils retournent vers la Bretagne,
errant çà et là et traînant partout avec
eux, à la suite de l’armée, toute une population.

Bientôt, ils marchent sur le Mans, dont ils s’emparent
facilement, la ville étant ouverte. Mais Marceau vient les y
attaquer. Un combat de nuit se livre dans les rues de la ville. Les
Vendéens subissent une effroyable déroute.

En fuite de toutes parts, ils se portent sur la Loire pour passer
à Ancenis ; mais point de bateaux. Un dernier coup de
désespoir les ramène en Bretagne, et là,
près de Savenay ( décembre 93 ), ils subissent un dernier
et irréparable désastre.

La grande armée vendéenne était anéantie.
Charrette seul restait debout.


XXXVIII

LA TERREUR


On appelle la Terreur le régime
qui a pesé sur la France depuis la chute des Girondins ( 2 juin
1793 ) jusqu’à la chute de Robespierre ( 9 thermidor – 27
juillet 1794.)

Quelques-uns font commencer ce régime au 10 Août et aux
massacres de septembre ; mais le 10 Août était une
insurrection, et une insurrection n’est pas un système. Les
massacres de septembre avaient été un coup d’Etat odieux,
mais pouvaient n’être qu’un épisode isolé ; et au
fond c’est ce qu’eût voulu Danton. D’ailleurs, ces massacres
étaient, au moins en apparence, condamnés par tous les
partis. Même le 21 janvier pouvait encore n’être qu’un
épisode sanglant, mais isolé ; enfin, du 10 Août au
31 Mai, il y eut lutte entre les deux systèmes.

Même après la chute des Girondins, le système de la
terreur ne s’établit pas tout à coup. Les viles passions
populaires le demandaient ; la fausse profondeur politique de
Robespierre et de ses amis y poussait la Convention. Mais l’opinion
n’était pas encore prête. Il fallut la révolte des
départements et la mort de Marat pour entraîner à
la fois et étouffer l’opinion. Le parti royaliste et le parti
girondin semblaient prendre l’initiative de l’audace. La fureur de la
vengeance, le fanatisme du soupçon exaspéré
franchirent ce premier pas devant lequel reculent tous les
Nérons : nul n’osa plus regarder en arrière, et une
fatalité sanglante pesa sur la France.

La première victime fut le général Custine :
coupable de fautes militaires, il fut accusé de trahison, et
paya pour Dumouriez.

Puis vint la malheureuse Marie-Antoinette : coupable de
légèreté, de préjugé monarchique, de
haine contre la Révolution et même, il faut dire, de
complicité avec l’émigration et l’ennemi du dehors, elle
eût dû être sauvée par la pitié. Elle
succomba, et la haine démagogique ajouta encore l’ignoble injure
à la cruelle expiation.

Puis ce fut le tour des nobles et courageux Girondins. Ils avaient fait
la République, et cette République les immolait à
ses sanglantes fureurs. Ils disputèrent leur vie pied à
pied, peut-être avec plus de ténacité que de
dignité. Mais ils furent héroïques dans la mort ; et
l’histoire n’oubliera jamais leurs efforts pour sauver les droits de
l’humanité et e la liberté.

Vergniaud, Gensonné, Brissot, Sillery, Ducos, Fonfrède,
Fauchet, etc., périrent sur l’échafaud. Valazé se
tua d’un coup de poignard. Roland, qui s’était
évadé de rouen, se tua également après
avoir appris la mort de sa femme. Condorcet, qui, caché à
Paris, n’avait pas voulu compromettre son hôtesse et
s’était sauvé dans la campagne, fut arrêté
plus tard et se tua également. Persécuté,
chassé, sous le coup des bourreaux, il écrivait cette
admirable Esquisse des progrès de l’esprit humain où
respire une si noble confiance dans les destinées de
l’espèce humaine.

Les femmes elles-mêmes ne devaient pas être
épargnées par la fureur révolutionnaire. La
brillante Egérie du parti girondin, Mme Roland, fut
entraînée dans leur condamnation. Elle s’y montra, comme
la plupart des femmes de cette époque, héroïque et
sublime. En allant à l’échafaud, voyant une statue de la
Liberté, elle prononça, dit-on, ces mots
célèbres : « O Liberté ! que de crime on
commet en ton nom. ( Pour la plupart des mots ainsi attribués
aux héros de la Révolution, il faut les regarder
plutôt comme légendaires que comme historiques. Cependant,
comme ils sont beaux et souvent cités, nous devons les
rapporter.) »

Bailly, l’ancien maire de Paris, savant illustre, vieillard
vénérable, mourut à son tour avec une noble
fermeté. On sait ce qu’il répondit à un soldat qui
lui disait : « Tu trembles. – Oui, c’est de froid. »

Puis vinrent les généraux Brunet et Houchard, coupable de
n’avoir pas vaincu ; encore ce dernier avait-il quelques mois
auparavant sauvé Dunkerque de l’invasion anglaise.

Age, sexe, gloire, services rendus, opinions républicaines,
dévouement à la patrie, rien ne désarmait le
terrible Tribunal, instrument des haines et des vengeances populaires.
Le fanatisme et la peur étaient coalisés contre les
malheureux objets des défiances démagogiques ; dans la
crainte d’être victime, on se faisait assassin. Ce fut là
la vraie cause qui perpétua si longtemps le gouvernement
révolutionnaire.


XXXIX

GLOIRE DE LA CONVENTION


Si sévère que l’on soit pour la
Convention, il ne faut pas oublier qu’elle a sauvé la patrie.

Une part de cette gloire revient évidemment au Comité de
Salut public, qui a eu l’initiative et la responsabilité du
commandement ; et dans ce Comité il faut aussi, sans
l’exagérer, faire sa part à l’illustre Carnot, dont on a
dit qu’il avait « organisé la victoire ».

On a contesté cette gloire à la Convention et au
Comité de Salut public. On n’a pas voulu qu’un gouvernement si
odieux pût avoir un si grand honneur.

Mais si les résultats eussent été malheureux,
l’histoire aurait dit que la Convention avait perdu la France ; il faut
donc avoir le courage de dire qu’elle l’a sauvée. Raisonner
autrement, ce serait soutenir que les gouvernements ne servent à
rien.

On ne peut oublier qu’en 93 la France était envahie de quatre
côtés à la fois : au Nord, par les Anglais et les
Autrichiens ; en Alsace, par les Autrichiens et les Prussiens ; en
Dauphiné et jusqu’à Lyon, par les Piémontais ;
dans le Roussillon, par les Espagnols. En même temps, la guerre
civile à l’intérieur éclatait dans quatre foyers
différents : en Normandie, en Vendée, à Lyon et
à Toulon. Dire qu’un gouvernement incapable et même,
ajoute-t-on, désorganisateur, a pu vaincre, en quelques mois,
d’aussi gigantesques périls, c’est admettre un effet sans cause.

Ce n’est point, d’ailleurs, par ses excès criminels que la
Convention a sauvé le pays ; c’est par ses grandes
résolutions et ses sages mesures.

Comme le général romain, après la bataille de
Cannes, la Convention doit être admirée de n’avoir pas
désespéré de la patrie ; son
intrépidité a relevé les âmes.

Par la décision, la volonté, l’unité de pouvoir,
elle a multiplié les ressources, et en a vigoureusement
coordonné l’emploi.

Par la levée en masse et par ses mesures financières
hardies, mais nécessaires, elle a trouvé des moyens
nouveaux et proportionnés à une situation extraordinaire.

Carnot et la Convention ont créé la guerre moderne, celle
des grandes masses et des grands mouvements ; par là ils ont
vaincu des ennemis timides et routiniers, qui plus tard devaient
retourner contre nous-mêmes l’arme terrible dont nous
étions les inventeurs.

La sévérité même, quand elle ne
dégénérait pas en cruauté, mettait chacun
dans la nécessité de faire son devoir. Les commissaire de
la convention mettaient le feu aux armées.

Sans doute, beaucoup de désordres, d’erreurs, de violences
inutiles et mêmes cruelles venaient se mêler à ces
mesures du gouvernement et de ses agents ; mais ces maux étaient
compensés par les avantages que présentait un
gouvernement énergique, patriote, fertile en ressources,
merveilleusement obéi.

Si le Comité de Salut public eût connu la clémence,
il eût été un des plus grands gouvernements de
l’histoire ; mais son fanatisme, égal au moins à son
patriotisme, en a fait un des plus exécrés.

Excusable encore s’il n’eût obéi qu’au fanatisme et si
l’ambition et la peur n’en eussent fait l’esclave d’une multitude
féroce qu’il méprisait !

Ainsi, dans cette histoire terrible, on est toujours
déchiré entre deux sentiments contradictoires, l’horreur
et l’admiration.


XL

EXCES DE LA CONVENTION


Ce qui autorise à être sans
pitié pour les excès de la Révolution
française, c’est qu’à plusieurs reprise elle a eu
occasion de s’arrêter dans sa voie de politique implacable, et
qu’elle ne l’a pas fait.

Les massacres de septembre étaient un crime abominable et sans
nom ; mais ce coup terrible une fois porté, et après
avoir fait peur aux royalistes, la Révolution pouvait
s’arrêter comme tant d’autres gouvernements après un coup
d’Etat heureux et sanglant.

La mort de Louis XVI était sans doute contraire à
l’humanité et à tous les droits ; mais enfin
c’était frapper à mort la royauté, braver l’Europe
; et cette tête unique et privilégiée une fois
tombée, la Révolution pouvait respecter les citoyens.

L’expulsion des Girondins était un attentat odieux à la
souveraineté nationale ; mais enfin, si la raison d’Etat
exigeait leur défaite, la Révolution pouvait se contenter
de les désarmer, et gouverner sévèrement et
énergiquement, mais sans fureur et sans barbarie.

L’exécution des Girondins, de ces hommes courageux et
généreux qui avaient fondé la République,
était une chose lamentable ; mais enfin ils avaient pris les
armes, et leur parti avait donné l’exemple de l’assassinat. On
pouvait encore, après avoir frappés, revenir à un
gouvernement rigoureux mais modéré.

La loi des suspects était une loi abominable ; mais enfin la
guerre est la guerre ; attaqué au dedans et au dehors d’une
manière furieuse, un gouvernement est excusable de se livrer
à certains excès pour sa défense ; seulement, on
pouvait retenir les prisonniers sans les exécuter ; si l’on
allait jusqu’à la cruauté, on pouvait au moins choisir de
rares victimes, et non faire des hécatombes
réglées. Enfin, la patrie une fois sauvée, on
pouvait arborer le drapeau de la clémence.

A chacune de ces occasions, l’humanité et la sagesse politique
commandaient au comité de s’arrêter ; et il passait outre
chaque fois plus entraîné dans sa politique sanglante.

Ce qui le condamne encore plus, c’est que le prétexte qu’il
invoquait devait s’éterniser : il fallait frapper, disait-il,
les ennemis de la Révolution ; mais chaque coup qu’il frappait
augmentait le nombre de ces ennemis, et le crime enfantait le crime.

En résumé, la Convention aurait pu se contenter de la
dictature sans aller jusqu’à la tyrannie : cette tyrannie
eût pu aller jusqu’à l’arbitraire sans aller
jusqu’à la cruauté ; cette cruauté aurait pu se
contenter d’un ou deux ou trois coups une fois frappés, sans
devenir systématique ; enfin cette cruauté eût pu
être systématique et fanatique, sans devenir
insensée et ignoble comme elle le fut à Lyon, à
Nantes, à Arras et même à Paris dans les derniers
mois de la terreur.

Ainsi, la Convention est passée insensiblement de l’arbitraire
à l’injustice, de l’injustice à la violence, de la
violence à la cruauté, de la cruauté enfin
à une ivresse frénétique qui n’a plus de nom dans
aucune langue.

Un homme essaya d’arrêter cette progression effroyable, dont il
avait été lui-même un des premiers instigateurs ;
mais il y périt à son tour : ce fut Danton.


révolution française

chapître XL à L


XLI

HEBERT ET DANTON


Il y eu un moment où l’on put croire que la
politique de la terreur allait s’apaiser et se ramener à une
politique sévère encore, mais relativement humaine et
sensée. Ce fut une illusion.

Attaqué lui-même par les violents, le Comité de
Salut public crut devoir se défendre et les frapper ; mais
vainqueur, il se retourna contre ceux qui demandaient la
clémence, et il osa frapper les têtes les plus illustre de
la Révolution.

A cette époque, le Comité se composait de neuf membres :
quatre d’entre eux, Carnot, Prieur de la Marne, Robert Lindet, Cambon,
étaient les travailleurs, les administrateurs, les hommes
pratiques du Comité. Barère en était l’orateur
officiel auprès de la convention ; Collot d’Herbois et
Billaud-Varennes en étaient les agents auprès des clubs
et du parti démagogique. La pensée politique était
surtout résumée dans Robespierre, assisté du jeune
fanatique Saint-just et du paralytique Couthon ; ces trois hommes, unis
dans un étroit accord de pensées, composaient ce que l’on
commençait à appeler tout bas le Triumvirat.

Danton, imprudemment, avait refusé de faire partie de ce conseil.

Quelque gage que l’on puisse donner à la démagogie, il y
a toujours un parti démagogique extérieur qui n’est pas
satisfait. Le Comité de Salut public, si violent qu’il pût
être, avait encore le sentiment de l’ordre et de la règle
; c’était un gouvernement terrible, mais c’était un
gouvernement.

Il se forma donc en dehors de lui un parti de brouillons impatients,
déréglés, grossiers, composé des plus vils
et des plus ineptes éléments, critiquant la Convention et
le Comité lui-même, et rêvant, sans trop de
préméditation, un nouveau mai. Hébert en
était le journaliste, Vincent et Ronsin les chefs militaires,
Pache l’idole imbécile. L’ignoble journal du Père
Duchesne, écrit en langage des halles, répandait les
idées dans la populace. Ce parti en comptait sur la Commune,
espoir de tous les révolutionnaires depuis l’origine de la
Révolution.

Ce parti anarchique était odieux à Robespierre, qui
était avant tout un homme de gouvernement, quand le gouvernement
était entre ses mains.

Il lui était odieux encore par un autre endroit : ce parti
était athée et affichait l’athéisme. Chaumette,
procureur de la Commune, et Anacharsis Clootz, fanatique allemand,
avaient inventé le triste culte de la Raison. Notre-Dame avait
été fermée au culte catholique, et l’on y avait
célébré le fête de la Raison.

Robespierre, au contraire, poussait le déisme jusqu’à
l’esprit de secte : il méditait déjà un culte
nouveau, et il était fort scandalisé de celui de
Chaumette. Il se montra à cette occasion le défenseur de
la tolérance ; de concert avec Danton, il flétrit les
« mascarades religieuses » de la Commune et fit rouvrir les
églises.

Robespierre crut donc devoir frapper un grand coup contre ces
exagérés qui mettaient en péril son propre pouvoir
et scandalisaient ses principes. Hébert, Chaumette et Clootz
furent frappés et envoyés à l’échafaud ( 24
mars 1794 ). La foule suivit de ses huées ces lâches
adulateurs de son ignorance grossière, et répétait
en riant, comme faisait Hébert tous les vendredi dans son
Journal : « Il est b… en colère le Père Duchesne !
»

Ce coup frappé, il semblait qu’il n’y eût plus d’obstacle
à l’établissement d’un gouvernement modéré,
et Robespierre l’eût probablement inauguré si on lui
eût laissé l’honneur d’en prendre l’initiative, et si des
attaques imprudentes n’eussent à la fois menacé son
influence et blessé son prodigieux orgueil.

Un écrivain admirable, le plus spirituel, le plus
éloquent pamphlétaire de la Révolution, l’un de
ses violents et de ses plus dangereux amis, Camille Desmoulins, venait,
dans son Vieux Cordelier, demander l’établissement d’un
Comité de clémence. Il empruntait à Tacite une
peinture sanglante dont l’application n’était que trop claire ;
et il décochait contre Robespierre et Saint-Just, ces âmes
noires et vindicatives comme celles des dévots fanatiques, des
traits perçants qui devaient se retourner contre lui.

Danton se taisait ; mais son silence était désapprobateur
; et l’on disait que dans son intérieur il ne ménageait
pas les sarcasmes et les critiques. Du reste, paresseux et nonchalant,
las déjà de la Révolution, il avait laissé
le champ libre à son redoutable adversaire, en se retirant
à la campagne.

Une autre raison animait Robespierre et Saint-Just contre Danton et
Camille Desmoulins ; non seulement ceux-ci commençaient à
devenir suspects de modérantisme ; mais on les accusait d’aimer
le plaisir, la vie facile, de ne dédaigner ni le luxe ni les
ornements de la vie.

Au contraire, une nouvelle doctrine commençait à se faire
jour dans les discours de Robespierre et de Saint-Just. Ce
n’était pas seulement pour sauver la Révolution, pour
sauver la République que la terreur était
nécessaire ; c’était pour faire régner la vertu.
Leur idéal était une république, une
autorité rigide : quelque chose de semblable à ce que
Calvin a établi à Genève dans sa République
ecclésiastique.

Ainsi l’esprit de secte animait Robespierre contre Danton aussi bien
que contre Chaumette : comme les hommes de l’inquisition, il se croyait
le droit d’imposer la foi et la vertu par le fer et par le feu.

Devant cette ténacité implacable, l’énergie
intermittente et déjà fatiguée de Danton devait
succomber, et avec lui le dernier espoir des indulgents.

Robespierre obtint de la servilité de la Convention et de celle
des tribunaux révolutionnaires la tête de son puissant
adversaire, et en même temps celle de son brillant ami Camille
Desmoulins, à qui il sera beaucoup pardonné, pour avoir,
quoique à une heure tardive, plaidé la cause de la
pitié. Hérault de Séchelles, l’auteur de la
Constitution de 93, fut condamné en même temps. Ils furent
exécutés le 5 avril 1794.

Pour les compromettre dans l’opinion, on avait associé leur
cause à celle de quelques misérables, coupables de
honteuses spéculations, parmi lesquels malheureusement se
trouvait un homme de talent, Fabre d’Eglantine, célèbre
auteur du Philinte de Molière.

Avec Hébert et Danton furent frappés à la fois les
deux partis de l’exagération et de la clémence, du
désordre brutal et de la liberté des mœurs, de ceux qui
voulaient, suivant l’expression de Saint-Just, changer la
Liberté en bacchante, ou en prostituée.


XLII

LA FETE DE L’ETRE SUPREME


Robespierre n'était pas seulement un
politique ; c'était un croyant. Nourri des oeuvres de J.J.
Rousseau. Il avait puisé sa politique dans le Contrat social, et
sa religion dans l'Emile et le Vicaire savoyard.

Cette religion était le déisme, c'est-à-dire la
religion naturelle, sans révélation, réduite
à deux dogmes : l'existence de Dieu et l'immortalité de
l'âme.

Il avait tonné aux Jacobins contre l'athéisme et
prononcé cette parole célèbre : l'athéisme
est aristocratique. Il avait fait condamner cette secte avec
Hébert, Chaumette, Anacharsis Clootz ; il avait flétri la
fête de la Déesse Raison célébrée
à Notre-Dame, sous le patronage de Chaumette et de la commune de
Paris ; il avait été jusqu'à défendre aux
Jacobins la liberté des cultes, même du catholicisme,
contre les violences fanatiques d'un nouveau genre.

Il lui restait à proclamer son propre culte : c'est ce qu'il fit
à la Convention dans un de ses discours les plus
étudiés, vrai pastiche de Rousseau, à la suite
duquel il proposa à la Convention le décret suivant qui
fut adopté le 18 floréal ( 7 mai 1794 ) :

Article premier. Le peuple français reconnaît l'existence
de l'Etre suprême et l'immortalité de l'âme.

Article 2. Il reconnaît que le culte le plus digne de l'Etre
suprême est la pratique des devoirs de l'homme.

Ainsi, une Assemblée politique, s'érigeant en concile,
proclamait un dogme et constituait une nouvelle religion d'Etat !

Après cette proclamation, le décret établissait
une fête de l'Etre suprême. Elle devait avoir lieu pour la
première fois le 20 prairial suivant ( 8 juin ).

Elle eu lieu en effet : ce fut le triomphe de Robespierre, et en
même temps le signal de sa chute.

Il avait affecté, dit-on, dans l'espèce de procession
solennelle qui eut lieu, de marcher seul plusieurs pas en avant de ses
collègues du comité. D'autres disent que ce furent ces
collègues mêmes qui, jaloux de la
prépondérance qu'il avait usurpée,
s'étaient efforcés de le compromettre en l'isolant, et en
le forçant d'afficher ainsi ses prétentions à la
dictature.

Des insultes partirent du sein même de la Convention, et il
entendit retentir à son oreille les mots que Mirabeau avait
rendus célèbres : « La Roche Tarpéienne est
près du Capitole. »

Ainsi s'annonçaient les premiers symptômes de l'orage qui
se formait contre lui, et qui, en le terrassant lui et son parti,
allait délivrer la France du régime exécré
qu'elle subissait.


XLIII

LA LOI DU 22 PRAIRIAL



Ceux qui prétendent que Robespierre, s'il
eût triomphé au 9 Thermidor, eût établi
lui-même le système de clémence et de
modération qui a prévalu après cette
époque, oublient que c'est lui qui a présenté,
rédigé, fait adopter malgré elle à la
Convention la loi du 22 prairial, le plus infâme monument de
tyrannie que le monde ait subi depuis Tibère et Néron.

Il ne voulait, dit-on, que frapper les derniers débris de la
faction de Danton et de celle d'Hébert ; et alors il eût
établi un gouvernement régulier. Ne semble-t-il pas
entendre le farouche Louis XI disant à la Vierge : «
Encore un petit crime, ma bonne Vierge ; mais ce sera le dernier.
»

A moins d'exterminer toute la France, comment aurait pu faire
Robespierre pour qu'il n'y ait plus ni Royalistes, ni Girondins, ni
Dantonistes, ni Hébertistes, ni violents, ni
modérés ?

Bien loin de s'arrêter dans ses vengeances, il était
fatalement entraîné dans une voie de plus en plus
sanglante, puisque les ennemis croissaient avec les victimes.

A côté de la loi du 22 prairial, la loi des suspects
était une loi de clémence et d'humanité. La loi
des suspects permettait des défenseurs aux accusés : la
loi nouvelle les supprimait.

La loi des suspects exigeait des témoins : la loi nouvelle
permettait de s'en passer, en cas de preuves matérielles ou
morales.

La loi des suspects ne donnait la faculté de poursuivre qu'au
gouvernement ; la loi nouvelle investissait de cette faculté non
seulement les Comités et la Convention, mais l'accusateur public
Fouquier-Tinville, qui pouvait ainsi à lui seul désigner
la victime qu'il était chargé de poursuivre.

La loi des suspects laissait plusieurs degrés de peines : la loi
nouvelle n'en connaissait plus qu'une seule, la mort.

Cette loi terrible, votée sous le couteau, par la Convention
consternée, ne fut pas seulement une menace, elle fut
immédiatement exécutée, et alors commença
à Paris et dura pendant deux mois encore un épouvantable
massacre, où toute autre justice avait disparu, et qui frappait
non pas seulement les nobles, les riches, les émigrés,
les bourgeois, mais jusqu'aux classes populaires elles-mêmes
décimées par un insensé fanatisme.

Ainsi pratiquée, la Terreur ne pouvait plus être
appelée un système de gouvernement : c'était une
folie furieuse.

Le principal coupable ici est évidemment Robespierre ; et ce
n'est qu'avec justice que la postérité associe son nom
à cet abominable régime. Il en est le responsable, car
c'est lui qui l'a provoqué par la loi de prairial dont il a
été l'auteur réfléchi et l'avocat
impitoyable ; il en est responsable, car il était alors
incontestablement l'âme du Comité et de la Convention ; il
en est responsable : car au moins eût-il pu mitiger dans la
pratique l'exécution de la loi, et la tenir suspendue comme une
menace sur la tête de ses ennemis, tandis qu'il en abandonna
l'exécution à son exécrable agent
Fouquier-Tinville, dont la férocité stupide connaissait
aussi peu les conseils de la politique, que les réclamations de
la pitié.

Le mal était à son comble ; le châtiment ne pouvait
tarder.


XLIV

LE 9 THERMIDOR


Ce ne fut pas, comme on pourrait le croire,
l'humanité et la pitié qui eurent l'honneur de mettre
fin, par un généreux soulèvement, à la
tyrannie de la Terreur : ce fut la peur coalisée avec la
jalousie. Ce furent les plus criminels eux-mêmes qui
renversèrent celui qu'ils appelaient le tyran, et avec lui leur
propre système.

Le Comité de Salut public, qui depuis plusieurs mois n'avait pas
été renouvelé et exerçait la dictature,
était divisé en trois partis distincs : Carnot, Prieur (
de la Côte-d'Or ), Robert Lindet, ne s'occupaient que d'affaires
et étaient étrangers à toute lutte politique.
Robespierre, Saint-just et Couthon formaient un triumvirat, qui, par
une sorte de distinction intellectuelle et d'affection morale,
affichaient la supériorité sur leurs trois autres
collègues, Barère, Collot d'Herbois et Billaud-Varennes,
le premier sans conviction et sans autorité, les deux autres
démaguofues féroces et grossiers qu'une jalousie haineuse
commençait à animer contre le dictateur.

Un autre Comité, autrefois rival du Comité de Salut
public, mais depuis entièrement subordonné et
effacé, le Comité de sûreté
générale, composé lui-même de Jacobins
effrénés, commençait à trouver pesant le
joug de Robespierre, et à comploter dans l'ombre avec les
adversaires de celui-ci au Comité de Salut pubic.

Enfin, à la Convention, tous les anciens amis de Danton se
sentant observés, et voyant surtout dans la loi de prairial une
menace de tous les instants, commencèrent également
à s'entendre, à se concerter, à se préparer
à la résistance.

Le plus important de ces Dantonistes, celui qui a joué le
premier rôle dans la chute de Robespierre, était Tallien,
qui lui-même à Bordeaux avait donné d'affreux
exemples. Mais l'amour d'une femme l'avait assoupli et apaisé.
Elle lui avait inspiré la clémence; et maintenant qu'elle
était elle-même en prison; il avait à la sauver :
c'était Madame de penay, Mademoiselle Cabarrus, depuis la
célèbre Madame Tallien.

Robespierre, miné dans l'ombre, avait fait la même faute
que Danton. Il s'était retiré du Comité, et
pendant deux mois il cessa d'y assister ; c'était laisser le
champ libre à ses ennemis.

Averti du complot qui se tramait, il revint en toute hâte,
rappela Saint-Just qui était aux armées, et se
prépara à frapper un grand coup.

Il était encore tout-puissant ; aux jacobins, il n'avait rien
perdu de son prestige. La Convention tremblait devant lui. La Commune
lui était dévouée, et le commandant de la force
armée, Henriot, était un de ses instruments.

S'il avait osé donner le signal de l'insurrection, la Convention
surprise eût sans doute capitulé ou succombé. Il
préféra l'arme qui lui était familière, la
parole : elle se brisa entre ses mains.

Ecouté le 8 thermidor avec un silence glacé, il fut le
lendemain condamné lui-même au silence par une
Assemblée furieuse qui avait enfin secoué le joug. La
parole lui est refusée. De toutes parts, on demande son
accusation. Il essaye de se faire entendre : sa voix expire dans sa
gorge. " Le sang de Danton t'étouffe," lui crie-t-on. Il avait
vécu.

Robespierre et son frère, Saint-Just, Couthon et Lebas sont
décrétés d'accusation, ainsi qu'Henriot, le
commandant de la garde nationale.

Le rôle du dictateur était fini à la Convention ;
mais un mouvement populaire pouvait encore le sauver. La commune
s'était déclarée pour lui. Elle l'avait fait
délivrer ainsi que ses amis : elle faisait marcher les sections
de Paris contre la Convention.

Mais les temps n'étaient plus où les masses
obéissaient sans partage aux ordres révolutionnaires.
Entre les deux autorités de la Commune et de la Convention,
beaucoup hésitaient : la peur seule les retenaient encore.

Ce fut la peur la plus grande qui l'emporta. La mise hors la loi
prononcée par la Convention était encore une arme
terrible ; devant ce mot magique, les soldats abandonnèrent
Henriot, marchèrent contre ceux qui les avaient envoyés
et se rangèrent sous les ordres du député Barras,
que la Convention avait chargé du commandement. Ils ressaisirent
les prisonniers. Robespierre essaya de se tuer d'un coup de pistolet,
et ne se fit qu'une blessure affreuse.

Le lendemain, 10 thermidor, il fut exécuté avec Couthon
et Saint-Just, sur la place où il avait fait périr tant
de malheureux, laissant après lui une mémoire qui sera
éternellement controversée.

Robespierre n'a eu aucune trace de génie. On ne peut lui
attribuer aucune de ces mesures sages et pratiques dont l'honneur
revient aux Cambon, aux Carnot, aux Robert Lindet, aux Prieur de la
Côte-d'Or. Il n'a pas même eu l'initiative des grandes
mesures révolutionnaire, qui pour la plupart sont le fait de
Danton. Il n'a été que le théoricien et le
doctrinaire de son parti. Orateur habile, mais sans naturel, sans
mouvement et sans feu, il a eu cependant au plus haut degré
l'art de dominer les assemblées par la parole : telle a
été la partie la plus réelle de son talent et la
seule cause de sa puissance politique.

On doit lui faire honneur de la dignité de ses moeurs et de son
incorruptibilité ; mais l'austérité n'a jamais
été incompatible avec la perfidie, l'hypocrisie et la
cruauté.

Robespierre a eu les vertus et les vices d'un moine fanatique du moyen
âge. Il était fait dans un autre temps pour être
l'avocat de l'Inquisition. Ambitieux, jaloux, perfide, il était
capable de tout pour la plus grande gloire de ses idées. On
l'aimerait mieux moins austère, et plus généreux.


XLV

REACTION THERMIDORIENNE


Avec le 9 Thermidor finissent les temps
héroïques de la Convention. Son existence se prolonge
cependant quatorze mois encore ; elle est encore troublée et
orageuse ; mais ce n'est plus la grandeur tragique des mois
précédents. Elle s'assagit, devient un gouvernement
relativement modéré, et laisse après elle une
Constitution libérale et pondérée.

Les évènements qui se dégagent dans cette seconde
période de l'histoire de la Convention sont : la réaction
thermidorienne, l'insurrection jacobine de Prairial et l'insurrection
royaliste de Vendémiaire.

Le 9 Thermidor, quels qu'aient été les mobiles de ceux
qui en avaient été les auteurs, devait être et fut
la fin du système de la Terreur. Les prisons furent ouvertes ;
d'innombrables accusés furent mis en liberté ;
l'échafaud ne fut plus en permanence, et les exécutions
cessèrent.

Le Comité de Salut public, accusé de dictature, fut
renouvelé, et ses pouvoirs furent amoindris et partagés.

Les comités révolutionnares furent partout dissous ; le
club des Jacobins fut fermé, et ses séances interdites.
Les Montagnards, les Terroristes, tous ceux qui étaient plus ou
moins suspects de complicité avec le régime de
Robespierre, sans avoir eu la prévoyance de se faire
Thermidoriens, remplirent à leur tour les prisons.

Cette réaction eut même des excès criminels, qui
rappelèrent les plus odieux crimes de la Révolution ; et
l'on vit dans le Midi, à Lyon, à Nîmes, à
Avignon, à Marseille, des bandes royalistes, sous le nom de
Compagnies de Jéhu, renouveler dans les prisons et dans les rues
mêmes les massacres de septembre.

Il est inexact cependant et historiquement faux de comparer ce que l'on
appelle la Terreur thermidorienne à la Terreur
révolutionnaire.

Les crimes des bandes du Midi ne sont pas imputables au gouvernement de
la Convention. S'il y eut beaucoup d'arrestations, il y eut peu
d'exécutions, sauf dans les premiers jours. Plus tard Carrier,
Lebon, Fouquier-Tinville sont à peu près les seuls que
l'on puisse mentionner ; et ces monstres, qui s'étaient fait un
jeu de l'assassinat, ne méritent nulle pitié. Collot
d'Herbois et Billaud-Varennes, les principaux auteurs du 9 Thermidor,
victimes eux-mêmes du mouvement qu'ils avaient provoqué,
ne furent condamnés qu'à la déportation.

Après le mouvement de prairial, six députés furent
condamnés et exécutés et méritent la
pitié, pour le courage noble et héroïque qu'ils
montrèrent en mourant { Ce sont Romme, Goujon, Duquesnoy, Duroy,
Bourbotte, Soubrany.}, surtout lorsqu'on les voit frapper par des mains
qui elles-mêmes étaient ensanglantées. Mais ces
députés s'étaient rendus complices de
l'insurrection, ou tout au moins l'avaient acceptée ; et leur
mort doit être considérée comme le châtiment
d'un nouvel attentat contre la représentation nationale, et non
comme le seul résultat de la réaction.

Il reste donc parfaitement vrai que le 9 Thermidor a été
l'affranchissement de la France. Les exès individuels, les
expiations légitimes et quelques emportements
exagérés ne doivent pas modifier l'opinion
légitime que la France s'est faite de ce mouvement
libérateur. { Le caractère de cet ouvrage ne se
prête en aucune façon à la controverse. Nous devons
donc nous borner aux indications précédentes. Il y eut
des excès, cela n'est pas douteux ; mais le fait évident,
éclatant, incontestable, c'est qu'à partir du 9
Thermidor, l'échafaud cessa d'être en permanence. Le
régime de l'assassinat légal a donc fini avec
Robespierre. }.


XLVI

PRAIRIAL ET VENDEMIAIRE


Le 9 Thermidor, en
amenant un certain relâchement dans le gouvernement, dut
provoquer le déchaînement des factions.

Les Jacobins, exclus du pouvoir, poursuivis dans leurs
personnes,suspendus dans leurs moyens d'action, durent, pour ressaisir
la fortune, essayer de leur ressource habituelle, l'insurrection : de
là la journée de Prairial ( Une première
émeute, moins grave, avait eu lieu le 12 Germinal ( 1er Avril )
).

Les royalistes à leur tour, délivrés de la
Terreur, rendus à la liberté, commençant à
respirer, recommencèrent à conspirer ; et profitant de
l'horreur qu'avait inspirée à la bourgeoisie la dictature
montagnarde, ils tentèrent à leur tour un mouvement
insurrectionnel : de là le 13 Vendémiare.

Ainsi deux insurrection : l'une jacobine en prairial, l'autre royaliste
en vendémiare, signalent la seconde période de l'histoire
de la Convention.

L'une et l'autre eurent pour occasion et prétexte la
Constitution : l'une la Constitution de 93 ; l'autre, la Constitution
de l'an III, que la Convention avait substituée à celle
de 93.

On se rappelle que la Constitution de 93 avait été
suspendue aussitôt que votée. Les Montagnards, alors
maîtres du pouvoir, n'avaient pas voulu un appel au peuple qui
eût pu changer le gouvernement ; et ils avaient eu raison.

Mais aujourd'hui écartés du pouvoir, ils
réclamaient l'exécution de cette Constitution, qui
était redevenue leur espérance. La Convention, par la
même raison, ne voulait pas de cette constitution qu'elle
considérait comme démagogique.

La politique ne fut pas la seule cause du mouvement de Prairial ( 20
mai 95 ) ; il s'y joignit une autre cause plus pressante et plus
cruelle : le défaut de subsistances.

L'insurrection se fit donc au double cri : Du pain ! et la Constitution
de 93 ! Les femmes s'y joignirent aux hommes et n'y montrèrent
pas moins d'acharnement.

La convention fut envahie par une foule armée, ses
délibérations furent suspendue. Le député
Féraud fut massacré et sa tête portée au
haut d'une pique. L'intrépide Boissy-d'Anglas, président
de l'Assemblée, supporta pendant six heures les attaques des
furieux, les baïonnettes et les fusils dirigés contre lui.

La Convention fut délivrée par les sections ; et ce fut
alors que la réaction contre les Jacobins pris le
caractère le plus sévère.

Bientôt, les royalistes enhardis essayèrent une tentative
analogue.

La constitution de 93, à la suite des journées de
Prairial, avait été décidément
rejetée et avait fait place à une Constitution nouvelle,
la Constitution de l'an III, beaucoup plus sage que la
précédente. Cette Constitution venait d'être
soumise à l'approbation des assemblées primaires. La
Convention allait terminer son rôle.

Mais avant de se séparer, par crainte des royalistes et pour
sauver la Révolution, elle avait décrété
que les deux tiers de la nouvelle Assemblée devaient être
pris dans le sein même de la Convention ; et ces décrets,
annexés à la Constitution, avaient été
soumis avec elle au vote des assemblées primaires.

Ce furent ces décrets qui provoquèrent l'insurrection
royaliste du 13 Vendémiare : on les considéra comme une
tentative de perpétuer la dictature révolutionnaire.

Cependant la France, dans les assemblées primaires, avaient
accepté les décrets en même temps que la
Constitutiton ; mais à Paris, où la majorité
commençait à tourner du côté des royalistes,
les décrets furent rejetés.

La jeunesse dorée, les muscadins, comme on les appelait,
affichaient insolemment, dans les rues de Paris, le retour aux moeurs
aristocratiques et le mépris de la démocratie.
Bientôt des entreprises plus menaçantes
éclatèrent et furent sur le point de réussir.

Vaincues par le suffrage, les sections de Paris en appelèrent
aux armes. Près de 40.000 hommes s'armèrent contre la
Convention.

Elle fut sauvée par un jeune général qui avait
déjà, par une idée heureuse, décidé
de la prise de Toulon, et qui par la décision et
l'énergie put, malgré l'infériorité du
nombre, refouler de toutes parts l'insurrection. C'était le
général Bonaparte.

Barras, le même représentant qui, au 9 Thermidor, avait
pris le commandement des troupes et décidé la victoire,
avait été encore cette fois chargé du commandement
supérieur ; et c'était lui qui avait
désigné Bonaparte pour lui servir de second. Il reconnut
hautement que c'était à celui-ci qu'appartenait le
succès de la journée.

Ce fut rue Saint-Honoré, près de l'église
Saint-Roch et même sur ses degrés, qu'eut lieu le plus
fort de la lutte. L'artillerie de Bonaparte foudroya les sectionnaires,
et sauva la Convention.

Le 13 Vendémiairefut la défaite définitive du
parti royaliste, qui ne devait plus retrouver son heure de fortune
qu'avec les malheurs de la France.


XLVII

LA CONSTITUION DE L'AN III


La Convention, sous prétexte de reviser
la Constitution de 93, en fit une toute nouvelle, qui se distinguait de
celle-ci et aussi de celle de 91 par ces caractères importants.
On l'appela la Constitution de l'an III ( 1795 ).

Cette Constitution naturellement était républicaine, on
ne pouvait en attendre une autre de la Convention ; mais l'esprit
démocratique y était très tempéré.

Elle établissait :

1° Le suffrage à deux degrés. Les citoyens
réunis en assemblées primaires nommaient les
électeurs qui devaient nommer les députés.

2° Deux chambres, le Conseil des Cinq-Cents, et le conseil des
Anciens ; le premier ayant l'initiative des lois, les seconds la
sanction. Ces deux conseils, outre cette différence
d'attribution, se distinguaient par le nombre et l'âge de leurs
membres. Ils composaient le pouvoir législatif.

3° Un Directoire, composé de cinq membres nommés par
les deux conseils chargés du pouvoir exécutif.

4° Le renouvellement annuel des deux conseils par tiers, et du
Directoire par cinquième.

5° La réunion de plein droit des assemblées primaires
le premier prairial de chaque année.

6° Enfin un pouvoir judiciare électif.

Ainsi cette Constitution se distinguait de la Constitution de 93 :

1° en conservant le suffrage à deux degrés, tel qu'il
était sous la Constituante.

2° En ne donnant aucune part du pouvoir législatif aux
assemblées primaire, qui ne restaient plus chargées que
des élections.

Elle se distinguait de la Constitution de 91 :

1° par la suppression du pouvoir unique et
héréditaire ;

2° par l'établissement des deux chambres ;

3° par le principe du renouvellement partiel ;

4° en ce qu'elle n'admettait pas la responsabilité des
ministres, simples agents du pouvoir exécutif.

Enfin elle se distinguait de la Constitution républicaine des
Etats-Unis en confiant le pouvoir exécutif à plusieurs et
non à un seul.

Sauf la composition vicieuse du pouvoir exécutif, qui dans un
grand pays se concilie difficilement avec la multiplicité des
personnes, cette Constitution était bonne et semblait concilier
à la fois la sagesse et la liberté.

Mais les Constitution sont peu de chose quand elles ne sont pas le
résultat des moeurs et du temps. En temps de révolution,
les hommes ont plus d'importance que les institutions.


XLVIII

L'OEUVRE LEGISLATIVE DE LA CONVENTION


L'intérêt
tragique que représente l'histoire de la Convention a souvent
fermé les yeux sur son oeuvre législative. Cette oeuvre
est considérable.

La Convention a continué et achevé l'oeuvre de la
Constituante. Elle a surtout contribué à fixer
l'établissement de l'unité nationale.

Avant la Révolution, la France était régie par un
grand nombre de législations diverses. Elle était
divisée d'abord en deux grands groupes, pays de droit
écrit ou de droit romain, pays de droit coutumier. En outre, il
y avait autant de coutumes que de provinces. La Convention, comme la
Constituante, a travaillé à la fusion de toutes les lois
et de toutes les coutumes ; elle a jeté les fondements de ce
qu'on a appelé plus tard le Code Civil. Elle a
préparé ainsi l'unité juridique.

Toutes les provinces avaient leur système de mesures. Dans
l'Anjou seul, on employait 98 mesures différentes pour le grain.
La Convention fonda l'unité des poids et mesures, en
établissant le système métrique.

Les créances envers l'Etat reposaient sur toutes sortes de
titres différents, et avaient des origines diverses. La
Convention unifia la dette nationale en créant le Grand-Livre,
où tous les créanciers étaient inscrits et
confondus.

Sous l'ancien régime, les corps savant ou Académies
vivaient d'une vie indépendante et séparée. La
Convention, après les avoir dissoutes, les fit renaître et
revivre sous le titre de Classes et en les réunissant en un
corps unique qui fut l'Institut.

L'Institut est un gouvernement fédératif dans lequel
chacune des classes ( qui ont repris depuis le nom d'Académies )
est souveraine dans son domaine propre, mais liée aux autres par
des intérêts communs, des assemblées communes, un
bureau commun ; en un mot elles représentent dans la
diversité des différentes sciences l'unité du
savoir humain.

Aux quatre Académies qui existaient dans l'ancien régime
( Académie française, Académie des inscriptions et
belles-lettres, Académie des sciences, Académie des
beaux-arts ), la Convention en ajouta une cinquième, qui
répondait aux besoins de la société nouvelle, la
Classe des Sciences morales et politiques.

Supprimée sous le Consulat comme suspecte d'idéologie et
d'indépendance politique, cette classe fut rétablie en
1832 par M.Guizot, sous le gouvernement de Juillet.

Parmi les créations scientifiques de la Convention, il faut
citer encore les suivantes : le Museum, corps savant institué au
Jardin des plantes pour l'enseignement des sciences naturelles ;
l'Ecole polytechnique, chargée de préparer une
élite de jeune gens aux armes spéciales et aux grands
travaux publics ; le Bureau des Longitudes, l'Ecole des langues
orientales, le Conservatoire de Musique, le Conservatoire des Arts et
Métiers.

Elle fit la première loi sur la propriété
littéraire. Elle a créé le Bulletin des Lois.

Elle établit à Paris, une Ecole normale, qui dura quatre
mois : ce fut le premier essai, mais l'essai informe de ce qui devint
plus tard l'Ecole Normale supérieure. Elle créa aussi des
Ecoles centrales, pour remplacer les anciens collèges. Ces deux
créations furent le berceau de notre moderne Université.

Dans ces écoles l'enseignement littéraire fut très
faible : le personnel manquait ; mais il n'en fut pas de même de
l'enseignement scientifique.

Pour la première fois on vit les plus grands savants ( Monge,
Berthollet, Haüy, etc ) devenir professeurs. Ils
enseignèrent à l'Ecole normale et à l'Ecole
polytechnique les vraies méthodes scientifiques. Cet
enseignement forma des hommes qui transportèrent ensuite ces
méthodes dans toute la France, les répandirent dans les
écoles centrales, et plus tard dans les lycées. La vraie
science se substitua à la science caduque et scolastique des
anciennes Universités.

On peut donc dire que l'enseignement scientifique, dans
l'Université moderne, est l'oeuvre de la révolution et de
la Convention.

Devant ces immences services rendus à la cause de l'esprit
humain, il est difficile de maintenir contre la Convention l'accusation
de vandalisme, que des excès et des désordres populaires
inséparables des révolutions ont plus ou moins
autorisée. Au contraire, c'est la Convention qui la
première a fait une loi pour la conservation des monuments
historiques. C'est encore elle qui a organisé le musée du
Louvre.

Lakanal, Daunou, Fourcroy, l'abbé Grégoire : tels sont
les noms dont la postérité doit conserver le souvenir, et
auxquels revient l'honneur de toutes les mesures libérales que
nous venons d'énumérer.

On voit qu'elle fut l'oeuvre de la Convention. Une pareille somme de
travaux dans les temps antérieurs aurait demandé
plusieurs siècles ; ce fut le travail de trois années. La
convention ne s'est pas contentée de détruire, elle a
fondé et organisé ; et nous jouissons encore aujourd'hui
des fruits de son activité législative.


XLIVX

LA VENDEE



Le désastre de Savenay avait mis fin à la grande guerre
de Vendée. A partir de ce moment, ce ne fut plus qu'une guerre
de partisans dans le Marais sous le commandement de Charette, et en
Bretagne une guerre de brigandage sous le nom de chouannerie.

Cette guerre de partisans se termina par la première
pacification de la Vendée, qui eut lieu en 1795.

Charette fit sa soumission, et, avec la facilité d'enthousiasme
qui caractérise le peuple français, il fut reçu
comme en triomphe dans la ville de Nantes. Bientôt les autres
chefs suivirent son exemple.

Ce n'était qu'une paix simulée, c'est-à-dire une
trêve. Pendant que Charette négociait, Puisaye,
l'organisateur de la guerre des Chouans, préparait à
Londre, de concert avec les Anglais et les émigrés, une
expédition considérable.

Cette expédition débarqua en Vendée dans la
presqu'île de Quiberon, croyant que tout allait se soulever sur
son passage, et qu'elle n'avait qu'à marcher devant elle pour
reconquérir la Vendée et la Bretagne. Il n'en fut pas
ainsi.

La défiance et la division partageaient le parti royaliste.

Rien ne bougea ; des bandes de Chouans indisciplinés vinrent
seules se joindre aux troupes de débarquement, et, ne pouvant
franchir les lignes républicaines, furent rejetées dans
la presqu'île étroite de Quiberon, sous la protection d'un
fort que les républicains emportèrent la nuit par
surprise ( 20 juillet 95 ).

Ce fut alors un affreux désastre. Précipités dans
la mer, les insurgés furent en grande partie détruits.
Quelques-uns seulement purent se sauver. Les émigrés pris
les armes à la main furent fusillés, conformément
aux lois.

Les chefs vendéens qui n'avaient pas bougé lors de
l'expédition de Puisaye, relevèrent la tête
après sa défaite. Charette, comptant sur une nouvelle
expédition de débarquement, cette fois commandée
par un prince français, le comte d'Artois, repris les armes
ainsi que les autres chefs.

Mais l'expédition, arrêtée à l'Ile-Dieu
pendant plus d'un mois, ne débarqua pas, et le prince s'en
retourna comme il était venu.

Réduits à leurs propres forces, abandonnés chaque
jour par leurs soldats, les deux derniers chefs vendéens,
Stofflet et Charette, furent livrés à l'armée
républicaine : l'un et l'autre furent fusillés.

L'insuccès des expéditions du dehors, la prise et la mort
des chefs insurgés amenèrent la seconde pacification de
la Vendée.

Un jeune homme, le général Hoche, déjà
illustre par son succès sur les bords du Rhin, avait
déployé dans cette guerre les plus grandes
qualités militaires et politiques. C'est à lui surtout
que l'on dut la fin de cette guerre odieuse, qui divisait la France
avec elle-même. Cette seconde paix à la
vérité ne fut pas encore elle-même la
dernière ; les derniers vestiges de rébellion ne
s'éteignirent définitivement que sous le Consulat ; mais
la République fut cependant délivrée de ce
péril pendant quelque temps, et elle put en toute
sécurité ne plus songer qu'à ses ennemis
extérieurs.


L
LES VICTOIRES DE LA REPUBLIQUE

( 94 ET 95 )


A la fin de 93,
l'invasion était arrêtée sur toutes nos
frontières. En 94, elle fut refoulée tout à fait,
et la République française devint à son tour
envahissante et conquérante.

La campagne de 1794, aux Pays-Bas, vit la marche parallèle de
Pichegru le long de la mer du Nord, et de Jourdan le long de la Meuse
et de la Sambre.

En Flandre, le général Pichegru et ses lieutenants
avaient battu Clerfayt à Mouscron at à Courtray, Cobourg
et le duc d'York à Tourcoing, et Clerfayt encore une fois
à Hooglède.

Sur la Sambre, Jourdan avait remporté la fameuse victoire de
Fleurus ( 27 juin 94 ) , qui, menaçant de couper les
communications de l'armée autrichienne, l'avais forcée
à la retraite.

La seconde conquête de la Belgique fut la conséquence de
cette importante bataille.

Bientôt, Jourdan poussait les Autrichiens devant lui, les
refoulait de la rivière de l'Ourthe à celle de la
Roër, et de celle-ci sur le Rhin, dont il devenait le maître
jusqu'à Cologne.

De son côté, Pichegru passait la Meuse et arrivait devant
le wahal, c'est-à-dire encore le Rhin, que nous avions ainsi
atteint sur toute la ligne de l'est à l'ouest.

Tels étaient les résultats de la campagne de 94.

Au Midi, le général Dugommier avait, du côté
de l'Espagne, refoulé l'ennemi jusqu'au delà des
Pyrénées. Il était mort victorieux à la
bataille d'Escola. Du côté de l'Italie, la
général Dumerbion, dirigé par Bonaparte, avait
fait quitter aux Piémontais le camp de Saorgio, et les avait
forcés de se replier au delà des Alpes.

Ainsi le territoire était délivré : la
conquête de la Savoie et de Nice assurée. Voilà
pour le Midi.

Quant au Nord, la puissance française s'étendait jusqu'au
Rhin.

Un dernier coup d'éclat vint l'année suivante jeter la
terreur en Europe. Ce fut l'invasion et la conquête de la
Hollande.

Pichegru entrait à Amsterdam, le 20 Janvier 95, et après
avoir passé le Zuyderzée sur la glace, il faisait
prisonnière la flotte hollandaise. Il dut à l'hivers
d'achever cette conquète que Louis XIV et Dumouriez avaient
manquée.

A la suite de ces brillants succès, les deux traités de
Bâle ( 25 avril et 14 juillet 1795 ), et celui de La Haye ( 15
mai ), dissolvaient la première coalistion, et
désarmaient trois de nos ennemis, la Prusse, l'Espagne et la
Hollande.

révolution française

chapître LI à LX



LI

LE DIRECTOIRE


Suivant la nouvelle Constitution, le Directoire
fut nommé par les conseils réunis le 6 brumaire 95. Les
cinq directeurs étaient : Barras, célèbre par ses
succès de Thermidor et de Vendémiaire ; La
Révellière-Lepeaux, d'une vertu reconnue ; Carnot, le
célèbre organisateur de la victoire ( Sieyès avait
d'abord été nommé ; mais sur son refus, ce fut
Carnot qui le remplaça. ) ; Rewbell et Letourneur, hommes
secondaires, mais qui avaient montré quelque aptitude aux
affaires.

C'est une juste remarque d'un publiciste, M. de Tocqueville, que tous
les partis, tous les gouvernements de la Révolution ont
laissé après eux des amis passionnés,
excepté le Directoire.

La Royauté, les Constitutionnels, les Girondins, les
Montagnards, l'Empire, ont eu des partisants et des sectaires ; mais
personne ne rattache ses traditions politiques à l'époque
du Directoire.

La France était épuisée en hommes et en
ressources. Tous les partis étaient décimés : la
Révolution avait, comme Saturne, dévoré ses
propres enfants, suivant la célèbre expression de
Vergniaud. Il ne restait pour la gouverner que des hommes secondaires,
sans autorité morale et sans génie politique. Or la
France aime l'éclat soit du nom soit du génie.

Les moyens révolutionnaires étaient usés, et
avaient perdu leur efficacité ; la liberté n'avait pas
encore trouvé la sienne. Le Directoire oscilla sans cesse,
suivant une politique de bascule, comme on l'a appelée, entre le
modérantisme et le jacobinisme.

La corruption remontant à la surface de la
société, après le régime de fer qui l'avait
forcée de se cacher, était plus impatiente de jouir que
soucieuse des maux de la patrie et inventive pour en découvrir
les remèdes.

C'était le pouvoir militaire qui commençait alors
à avoir tout le prestige, et auquel était
réservé, dans cette dissolution des moeurs et des
convictions, le dernier mot.

Et cependant, le Directoire a été un des rares moments ou
la France eût pu, si elle avait été sage,
constituer un régime légal et libéral. Il
eût suffi que l'esprit public eût assez de fermeté
et de bon sens pour trouver une moyenne entre les partis extrêmes
et leur imposer la paix, au lieu de les mettre en face l'un de l'autre
dans le gouvernement et dans les conseils.

Il n'en fut pas ainsi ; l'esprit public flotta comme le gouvernement
lui-même d'un excès à l'autre ; le pouvoir n'eut
plus d'assiette ; il viola les lois ; il gouverna misérablement
; il donna l'exemple du désordre et de la corruption, et devint
la proie du plus fort.

Cependant ces conséquences ne se produisirent pas tout à
coup ; les premiers choix qui composaient le Directoire étaient
satisfaisant, et les commencements de son gouvernement furent heureux.


LII

LA CONSPIRATION DE BABOEUF


Le Directoire eut à se défendre
contre les mêmes difficultés que la Convention dans sa
dernière période d'existence

Le parti révolutionnaire, vaincu en Thermidor et en Prairial,
était loin d'être détruit. Il existait encore, et
même commençait à prendre une forme nouvelle, dont
on ne comprit pas alors toute la gravité. Cest à cette
époque en effet, qu'il faut attribuer l'origine d'un parti,
appelé à jouer un rôle considérable dans les
révolutions futures de la France, le parti communiste.

Le chef de la nouvelle conspiration était un nommé
Gracchus Baboeuf. Il avait un journal, où il prêchait ce
qu'il appelait le bonheur commun. Il se défendait de demander la
loi agraire, c'est-à-dire le partage des biens, mais il voulait
l'appropriation du sol par l'Etat.

Ce sectaire et ses partisants s'entendirent avec les membres des
anciens Comités révolutionnaires, crurent avoir
gagné les troupes de Grenoble, et préparèrent une
insurrection, après laquelle ils devaient proclamer la
Constitution de 93, créer une nouvelle Convention
composée de Montagnards purs et fidèles, rétablir
enfin le gouvernement révolutionnaire.

Ils furent trahis. Baboeuf arrêté fut condamné
à mort par la haute cour de Vendôme ( mai 97 ). On a cru,
par sa mort, détruire à jamais une secte honteuse et
ridicule ; mais cette secte n'a jamais discontinué une sorte
d'existence souterraine, jusqu'au jour où, coalisée avec
beaucoup d'autres éléments nouveaux, elle devait
constituer un immence parti d'une incroyable puissance, et qui est la
grande menace suspendue sur la société européenne.

LIII

LA CAMPAGNE D'ITALIE


La Révolution en était
arrivée au point où elle allait devenir la proie du
pouvoir militaire.

Après avoir opprimé le pays par la terreur, elle ne
savait pas le gouverner par la liberté. Entre le retour de
l'ancien régime, encore détesté, et le retour des
excès de 93, la France choisit le repos sous un maître
glorieux.

Un homme extraordinaire se rencontra pour profiter de cette situation.
Le rôle de César et de Cromwell était à
prendre, il s'en saisit avec une ambition égale à son
génie.

Vainqueur de l'insurrection en Vendémiare, comme nous l'avons
vu, Bonaparte avait été nommé
général en chef de l'armée d'Italie, qui
était alors dans la situation la plus critique.

Ce fut là qu'il s'établit à vingt-sept ans dans la
renommée des hommes par l'une des plus merveilleuses campagnes
militaires de l'histoire.

Cette armée était sur les côtes de la
Méditerranée, en deçà des Apennins,
menaçant Gênes, mais plutôt encore menacée
elle-même par l'armée autrichienne qui défendait
cette ville. Le revers des Apennins était défendu par les
Piémontais d'une part, et de l'autre par les Autrichiens. Les
premiers étaient commandés par le général
Colli, les seconds par le général Beaulieu.

Bonaparte trompe Beaulieu qui l'attendait à Gênes,
débouche en Italie par la vallée de Savone, enfonce les
Autrichiens à Montenotte et à Millésimo ( 12 et 13
avril 96 ). Cette victoire lui ouvre le passage du Piémont. Il
put dire à ses soldats : " Annibal avait traversé les
Alpes ; nous les avons tournées."

Une fois en Italie, il se précipite avec la rapidité de
l'éclair sur les piémontais, pour les séparer des
Autrichiens. Il écrase ceux-ci à Dego ( 14 avril ),
ceux-là à Mondovi ( 21 avril ), et arrache au roi de
Piémont l'armistice de Cherasco. Cette campagne avait
duré quinze jours.

Traversant l'Italie du Nord de l'ouest à l'est, il franchit
successivement toutes les lignes de défence des Autrichiens,
l'Adda, le Mincio, l'Adige.

Il passe d'abord l'Adda à Loddi ( 10 mai ), dont le pont est
enlevé par un prodige d'héroïsme. Cette victoire le
rend maître de Milan et de la Lombardie.

Il poursuit Beaulieu, l'atteind de nouveau à Borghetto ( 30 mai
), sur les bords du Mincio, passe le fleuve devant lui, repousse encore
une fois les Autrichiens qui battent en retraite par le Tyrol,
conservant toutefois sur le Mincio l'importante place de Mantoue, dont
l'armée française commença le siège.

Une nouvelle armée, commandée par Wurmser, descend du
Tyrol le long du Mincio et de L'Adige, et menace d'envelopper
l'armée française par trois côtés. Tous les
généraux conseille la retraite. Bonaparte, par de
savantes manoeuvres, conjure le péril. Il ne craint point de
sacrifier le siège de Mantoue, pour rassembler toutes ses forces
sur le haut Mincio ; il bat l'armée de Wurmser à Lonato
et à Castiglione ( 3 et 5 août ), et force à la
retraite cette seconde armée comme la première.

Repoussé, mais non détruit, Wurmser revient à la
charge avec des forces considérables ; mais vaincue encore
à Roveredo ( 4 septembre ), sur le haut Adige et à
Bassano ; le 5, Bonaparte entrait à Trente ; l'armée
autrichienne n'échappe à la destruction qu'en se
renfermant dans Mantoue.

Bientôt une troisième armée, commandée par
Alvinzi, est foudroyée à Arcole ( 15, 16 et 17 septembre
), grâce à un prodige de science militaire. Bonaparte,
avec 15.000 hommes, en met en déroute 40.000.
L'héroïsme des soldats égale tout ce qu'on a vu dans
les plus merveilleux combats ; lui-même, au pont d'Arcole, montre
qu'il sait joindre la bravoure du héros à la science du
capitaine.

La ténacité indomptable des Autrichiens égale le
courage de l'armée française. Trois armées avaient
été détruites, ou du moins refoulées. Une
quatrième se forme encore sous les ordres du même Alvinzi.
Elle est écrasée comme les trois autres sur le plateau de
Rivoli ( 14 janvier 97 ). La bataille de la Favorite et la prise de
Mantoue achèvent le triomphe des Français et la ruine des
ennemis.

Ainsi en dix mois, Bonaparte avait annulé l'armée
piémontaise, détruit quatre armées autrichiennes,
conquis l'Italie : car, devant un pareil capitaine et pareils soldats,
que pouvaient Naples, Rome, la Toscane, Venise elle-même ?

Si le plan combiné avec les armées du Rhin et du Danube,
avec Jourdan et Moreau, avait pu réussir, c'en était fait
de l'Autriche. Mais, pendant les exploits de Bonaparte, Jourdan, le
vainqueur de Fleurus, échouait devant l'archiduc Charles, le
seul grand général qu'ait eu la coalition. Il
était forcé de se retirer. C'est dans cette retraite,
à Altenkirchen, que fut tué Marceau, le plus pur et le
plus séduisant des généraux de la
Révolution. L'échec de Jourdan obligeait en même
temps le général Moreau à cette belle retraite
dont la gloire est restée attachée à son nom.

Une nouvelle campagne allait atteindre le résultat manqué
l'année précédente. Hoche, successeur de Jourdan,
et Moreau devaient reprendre l'offencive et marcher sur Vienne par le
Danube, tandis que Bonaparte envahissait l'Autriche par le Tyrol, la
Carinthie et la Carniole.

Le tagliamento est traversé devant l'archiduc Charles, dont la
science et les talents militaires ne peuvent prévaloir contre le
génie du capitaine français ( 16 mars 97 ). Les Alpes,
encore couvertes de neige et de glace, sont elles mêmes franchies
et occupées par Joubert et Masséna. L'armée
française marche en avant, et s'approche jusqu'à
vingt-cinq lieues de Vienne. En même temps, Hoche, Moreau et
Desaix reprenaient avec avantage les hostilités sur le Rhin. La
cour d'Autriche tremble d'effroi.

Aussi fier des triomphes du négociateur que de ceux du guerrier,
Bonaparte signe avec l'Autriche les préliminaires de paix
à Léoben, ( 18 avril ) convertis l'année suivante
en traité de paix à Campo-Formio.

Le traité de Campo-Formio ( 17 octobre 97 ) assurait la Belgique
à la France, enlevait la Lombardie à l'Autriche, et
remplaçait cette possession par la cession de la
Vénétie.

C'est de ce jour que l'antique Venise a cessé de constituer une
République indépendante. Nous l'avons vue de nos jours
rendue à l'Italie par des événements qui semblent
avoir été pour la France l'expiation de l'inique
spoliation à laquelle elle avait consenti.




LIV

LE 18 FRUCTIDOR


A l'opposition jacobine et anarchiste
succéda bientôt l'opposition royaliste. Le Directoire fut
moins heureux dans cette seconde lutte que dans la première : il
crut pouvoir recourir à une arme dangereuse, qui plus tard se
retourna contre lui : le coup d'Etat.

Le Directoire avait été composé exclusivement de
conventionnels et de régicides. Les deux Assemblées
constituées par la Constitution de l'an III, le Conseil des Cinq
Cents et le Conseil des Anciens, avaient été aussi
composées, pour la plus grande part, de conventionnels ( en
vertu de la loi des deuxtiers " Voir plus haut"). Thermidoriens,
girondins, modérés, quelques montagnards en formaient la
grande majorité. Ennemis du parti jacobin, ils étaient
décidés cependant à défendre à tout
prix la Révolution et la République.

Ainsi le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif
marchaient d'accord.

Cependant le tiers élu appartenait déjà à
d'autres idées ; mais il se renfermait dans une opposition
constitutionnelle, d'ailleurs très modérée.

Il n'en fut pas de même l'année suivante, lors du
renouvellement par tiers exigé par la Constitution. Le nouveau
tiers, ajouté au tiers précédemment élu,
constitua une majorité en opposition avec l'esprit de la
Convention et du Directoire.

Cette majorité nouvelle passait pour avoir des tendances
royalistes. Elle les manifesta en appelant à la
présidence des Cinq-Cents Pichegru, soupçonné avec
raison de menées et d'intrigués avec les princes
émigrés.

Quant au Directoire lui-même, renouvelé par
conquième, il avait vu Letourneur remplacé par
Barthélemy, qui partageait l'esprit de la majorité de
l'Assemblée. Carnot, devenu modéré, composait avec
Barthélemy la minorité du Directoire ; Barras, Rewbell et
La Révellière en étaient la majorité.

La guerre fut bientôt déclarée entre le Directoire
et les conseils ; et dans le Directoire, entre la majorité et la
minorité. La Constitution n'avait malheureusement pas
prévu ce cas. Ni le Gouvernement ne pouvait dissoudre les
Conseils, ni les Conseils ne pouvaient changer le Gouvernement.

La conséquence ordinaire d'une telle situation est un coup
d'Etat. Le Directoire s'y décida en donnant cette raison bien
connue en pareil cas, c'est que, s'il ne l'eût pas fait le
premier, les Conseils l'eussent fait contre lui.

La chose est possible ; elle n'est nullement certaine. Si dans la
majorité les esprits ardents étaient disposés
à faire appel à la force, un grand nombre et
peut-être le plus grand nombre, voyant que l'opinion enflait
leurs voiles, étaient d'avis d'attendre les nouvelles
élections, et le prochain renouvellement du Directoire, qui leur
eût donné la majorité.

C'était donc en réalité contre l'opinion que fut
dirigé le coup d'Etat du 18 Fructidor, et la majorité du
Directoire, encouragée d'ailleurs par Bonaparte qui envoie
Augereau et 12.000 hommes, donna le plus détestable exemple, en
appelant l'armée contre la représentation nationale.

La Constitution interdisait l'approche de Paris aux armées,
au-delà d'un certain rayon. Le Directoire viola la loi, et fit
approcher les troupes.

Le 18 Fructidore ( 4 septembre 97 ), le brutal Augereau fut
chargé de cerner les Conseils. Cinquante-deux
représentants, des deux directeurs de la minorité,
trente-cinq journalistes, plusieurs généraux furent
arrêtés et condamnés à la
déportation, que l'on commençait à substituer
à l'échafaud. Les élections de 48
départements furent cassées.

Les apologistes du 18 Fructidor ont dit qu'il fallait frapper les
royalistes. Mais Carnot royaliste ! qui le croira ?

Et d'ailleurs, pour échapper au royalisme, valait-il mieux
tomber aux mains du pouvoir militaire, et livrer la Révolution
à un capitaine heureux ?

En croyant frapper ses adversaires, le Directoire se frappait
lui-même et précipitait la chute de la Révolution,
qu'il voulait sauver.

Après le 18 Fructidor, d'autres petits coups d'Etat, le 22
Floréal et le 30 Prairial, donnèrent au pays l'habitude
de voir et de supporter ce nouveau mode de solution politique qui
commençait à remplacer les insurrections.




LV

INSURECTIONS ET COUPS D'ETAT


La Convention avait été
violée au 31 Mai, mais elle l'avait été par
l'insurrection populaire ; le 18 Fructidor fut la violation du pouvoir
législatif par le pouvoir militaire. C'était là
une grande aggravation d'un mal déjà grand par
lui-même.

Sans doute la force est toujours la force : insurrection ou coup
d'Etat, c'est toujours la violation de la loi et de l'ordre ; ici c'est
la force indisciplinée, là c'est la force
régulière et disciplinée ; la première
cause même d'ordinaire plus de désordre que l'autre. Aussi
est-on généralement plus sévère pour les
insurrections que pour les coups d'Etat.

Mais les insurrections ne sont, après tout, que des mouvements
passagers qui laissent après eux entre lesmains de la
Société une force régulière pour maintenir
la loi. Au contraire, lorsque cette force elle-même a
été mise au-dessus de la loi, il n'y a plus de force
au-dessus d'elle.

Les révolutions militaire sont donc plus immorales, plus
dangereuses, plus ruineuses pour les peuples que les révolutions
populaires : car celle-ci n'atteignent que la surface de la
Société ; celles-là la ruinent dans son essence
même. Il y a des remèdes aux une ; il n'y en a pas aux
autres, si elles se renouvellent trop souvent.

Il est donc opportun de combattre le préjugé des faux
conservateurs qui approuvent les coups d'Etat, en condamnant les
insurrections, sans voir que les premiers ne sont que des insurrections
plus fatales que les autres. Mais il faut aussi combattre le
préjugé révolutionnaire, qui ne voit pas que les
insurrection elles-mêmes sont des coups d'Etat.

En quoi une armée populaire aurait-elle plus le droit de violer
la loi qu'une armée régulière et
disciplinée ? La première est-elle plus
éclairée que la seconde ? sait-elle mieux ce qu'elle fait
? A-t-elle plus le droit de se mettre à la place du pays ?
N'obéit-elle pas aussi à des chefs, et à des chefs
ambitieux ?

Sans doute, il est des cas extrème où la défence
du droit a pu soulever légitimement tout un epuple contre la
tyrannie ; mais ces cas extrême sont rares, et l'insurrection en
permanence n'est elle-même qu'un nouveau genre de tyrannie.

C'est un axiome politique que là où la force est
employée comme moyen habituel, le dernier mot appartiendra
toujours à la force réglée, c'est-à-dire
à l'armée.

Ainsi les révolution politiques qui ne savent pas
s'arrêter devant le respect de la loi sont condamnées
à devenir des révolutions militaires.

Telle est la moralité du 18 Fructidor. C'est le 18 Brumaire qui
se chargea de la démonstration.


LVI

LA CAMPAGNE D'EGYPTE




Le conquérant
de l'Italie, le négociateur de Campo-Formio ne voulut pas
laisser s'affaiblir la curiosité passionnée et
enthousiaste qui s'attachait à sa personne. Il voulut surprendre
et conquérir les volontés par une entreprise
extraordinaire : il conçut la pensée de la conquête
de l'Egypte.

Cette entreprise le transportait en Orient, pays des prodiges, sur un
sol célèbre qu'avait foulé les grands
conquérants du passé : Alexandre et César. Rien ne
pouvait donner plus un plus grand coup aux imaginations.

De plus, conquérir l'Egypte c'était se rendre
maître du commerce de l'Orient : c'était annuler les
Indes, et frapper au coeur la puissance britannique.

Un grand philosophe allemand, Leibniz, avait proposé cette
conquête à Louis XIV ; et les motifs profons qu'il
développait dans un Mémoire à ce sujet,
étaient les mêmes qui frappèrent et
entraînèrent l'esprit enthousiaste et calculateur du jeune
conquérant.

En 1777, au début de la guerre de l'Indépendance
américaine, M. de Sartine, ministre de la marine, avait
proposé une expédition française en Egypte. Tous
les documents relatifs à ce projet étaient
conservés au ministère de la marine, où Bonaparte
a pu les consulter.

Une expédition fut préparée avec le plus grand
soin, nul n'en savait la destination. On la crut destinée
à l'invasion de l'Angleterre, dont il était question
depuis des années.

Bonaparte quitta Toulon, le 19 mai 1798, enmenant avec lui une
armée de 30.000 hommes, un choix de savants illustres, Monge,
Berthollet, etc., et ses plus grands généraux,
Kléber, Desaix, Lannes et Murat.

La flotte cingla d'abord sur Malte, forteresse imprenable, disait-on,
mais qui, entre les mains d'un ordre déchu et corrompu, les
chevaliers de Malte, ne résista pas à la première
sommation de Bonaparte. Celui-ci s'en empara et y laissa une garnison.

De là, il se dirigea sur l'Egypte, en essayant d'éviter
l'escadre anglaise, commandée par Nelson. Le bonheur, qui alors
souriait à toutes les entreprises de Bonaparte, lui permit de
débarquer toute son armée à l'insu des Anglais.

L'Egypte, sous la suzeraineté nominale de la Turquie,
était occupée, gouvernée, opprimée par les
Mamelucks, soldats mercenaires qui formaient une
armée redoutable, sous le commandement de Mourad-Bey et
d'Ibr
un ahim-Bey.

La vieille cité d'Alexandrie, défendue par corps de
troupes insuffisant, ouvrit ses portes au vainqueur.

De là, il marcha sur le nil remonta jusqu'au Caire, la
véritable capitale de l'Egypte. C'est au-devant de cette ville,
et en vue des Pyramides, qu'eut lieu la rencontre des deux
armées. C'est là que Bonaparte prononça ces mots
célèbres, que les Arabes répètent encore
aujourd'hui aux voyageurs : " Du haut de ces Pyramides, quarante
siècles vous contemplent. "

A la cavalerie de l'ennemi, dont le choc était
étourdissant, Bonaparte opposa des bataillons carrés
infranchissables ; et la tactique barbare dut céder à
l'art savant et à la supériorité des armes.

Cette bataille qui décida du sort de l'Egypte, est ce que l'on
appelle la bataille des Pyramides ( 23 juillet ).

Maître du Caire et du Nil, ayant écrasé et
exterminé les Mamelucks, Bonaparte se hâta d'organiser sa
conquête ; ménageant et même flattant les
préjugés et les intérêts, il se donna comme
le libérateur du pays, qu'il était venu, disait-il,
arracher à l'oppression des Mamelucks. Il affecta même de
prendre les moeurs et les usages des musulmans.

Un affreux désastre vint jeter un voile funèbre sur ces
brillants événements. Notre flotte commandée par
l'amiral Brueys, rencontrée enfin et attaquée par le
fameux Nelson, avait été vaincue et complètement
détruite dans la fatale bataille navale d'Aboukir ( 1er
août 98 ). L'armée était captive en Egypte.

Cependant, la turquie, stimulée par l'Angleterre et la Russie,
et avec laquelle on n'avait pris d'ailleurs aucune mesure de
précaution, armait pour défendre contre la France la
vaine suzeraineté qu'elle conservait sur l'Egypte.

Bonaparte, toujours prompt comme la foudre, marche contre
l'armée turque en Syrie, la défait et la rend impuissante
à la bataille du mont Thabor ( 16 avril 99 ). Il rêvait
déjà de marcher sur Constantinople.

Mais la résistance de Saint-Jean-d'Acre le force à
replier ses troupes, et il revient en Egypte assez tôt pour
écraser à Aboukir ( 25 juillet 99) une autre armée
qui y débarquait. Cette armée fut exterminée, et
ce même lieu, célèbre par la ruine de notre flotte,
l'est en même temps par l'une de nos grandes victoires.

La conquète de l'Egypte était assurée ; mais elle
était inutile, et ne pouvait être conservée
longtemps. Le seul résultat qu'elle eut pour la France, ce fut
de lui assurer la première place dans l'étude
scientifique de cette mystérieuse civilisation. Les Champollion,
les Mariette, les Mespéro sont les vrais conquérants de
l'Egypte, et leurs conquêtes sont indestructibles.

Rien de grand et de brillant ne restait plus à faire en Egypte
pour le général Bonaparte. Pendant ce temps la guerre
renaissait en Europe. Les ennemis de la France, exaltés par la
nouvelle de la défaite navale d'Aboukir, heureux de savoir
Bonaparte prisonnier avec son armée, avaient réuni une
seconde et terrible coalition ; la fortune de tous côtés
abandonnais nos armées : non seulement nos conquêtes nous
échappaient, nos frontières mêmes étaient
encore une fois menacées.

Ces malheurs, comme il arrive toujours, rejaillissaient sur le
gouvernement. Le Directoire faisait eau de toutes parts : tous les
partis le rendaient responsable de nos malheurs ; tous faisaient appel
à un changement de gouvernement.

Le moment prévu et attendu par Bonaparte était
arrivé. Il résolut de retourner en France ;
préparant pour son départ dans le plus grand secret,
laissant Kleber à la tête de son armée, il confia
sa fortune comme César, à un navire, et traversant toute
la Méditerranée, sans être rencontré par les
Anglais, il débarqua à Fréjus, ( 9 octobre)
accueilli par l'enthousiasme de tous, la crainte de quelques-uns,
l'espérance du plus grand nombre.

La multitude voyait en lui un libérateur ; les sages
prévoyaient un maître.


LVII


LES REPUBLIQUES VASSALES





Jamais la France n'avait été si
puissante qu'elle le fut vers 1797 et 1798. Non seulement les
frontières s'étaient élargies, mais elle
s'étendaient par son influence et son action bien au delà
de ces frontières mêmes. La République avait
transporté partout avec elle la Révolution
française et s'était formé une ceinture de
République vassales toutes organisées sur le plan de la
République mère, et soumises à des Constitutions
imitées de la Constitution de l'an III.

La France manifestait ainsi son esprit systématique et
dominateur ; elle apportait la liberté aux peuples, mais il
fallait qu'ils l'acceptassent toute faite, at qu'ils se gouvernassent,
non d'après leurs propres principes, mais d'après ceux de
leurs libérateurs.

Une première République avait été
organisée en Italie par le général Bonaparte sous
le nom de République Cisalpine. C'était l'ancienne
Lombardie avec Milan pour Capitale, s'étendant jusqu'à
l'Adige, et augmentée de Modène, de Bologne, de Ferrare,
de la Romagne et d'une partie même du territoire vénicien.
Il lui donna, d'après l'ordre du Directoire, la Constitution
française.

Une seconde République également en Italie, dans laquelle
Bonaparte fit une part un peu plus grande à
l'élément aristocratique, fut la République
Ligurienne, dont Gênes était la capitale.

Dans le Nord, le traité de Campo-Formio nous avait donné
la Belgique ; mais la Hollande, quoique conquise par Pichegru, avait
conservé en apparence son indépendance. Le
stathoudérat seul avait été aboli. Le gouvernement
de la Hollande avait pris le nom de République Batave. Plus tard
une révolution analogue à celle du 18 Fructidor avait
fait triompher l'élément démocratique, et la
Constitution de l'an III régnait en Hollande ainsi qu'en France.

A ces trois Républiques vinrent bientôt s'en ajouter trois
autres, toujours sur le même modèle.

A Rome, une émeute du parti démocratique avait
amené un malheureux accident. Un Français, le
général Duphot, avait été tué par
les troupes, au moment où il essayait de calmer l'agitation
populaire. Le Directoire ordonna au général Berthier de
marcher sur Rome. Son approche seule suffit à provoquer une
révolution, et la République Romaine fut proclamée
(10 février 1798).

Le royaume de Naples, qui était encore entre les mains de la
famille des Bourbons, fit la faute de vouloir attaquer les
Français à Rome. Le général autrichien Mack
qui commandait l'armée napolitaine, marcha contre Championnet,
qui commandait les troupes françaises. Championnet vainqueur
pris l'offensive à son tour ; et, ayant pris Napples sur les
lazzaroni insurgés, il proclama la République
Parthenopéenne (23 janvier 1799).

Enfin les Républiques elles-mêmes n'étaient pas
à l'abri de la Révolution. La suisse, l'une des plus
vieilles Républiques de l'Europe, mais où dominait encore
le principe aristocratique et féodal, s'était
également soulevée, et à la vieille Constitution
fédérale avait substtué une Constitution nouvelle,
calquée comme les autres sur la Constitution française.
Cette nouvelle République prit le nom de République
Helvétique (janvier-avril 1798).

Ainsi, la France était entourée de six Constitutions
républicaines : Cisalpine, Ligurienne, Romaine,
Parthénopéenne, Helvétique et Batave, toutes six
occupées par ses troupes, animées de son esprit,
gouvernées par ses lois. La suprématie de Louis XIV sur
l'Europe n'avait pas été plus grande. La
République avait égalé et surpassé la
gloire de la Monarchie absolue.




LVIII

LA BATAILLE DE ZURICH


Cette grandeur était fragile, et jamais la
République ne fut aussi près de sa perte qu'au moment
où elle brillait de son plus grand éclat.

La paix avec l'Autriche n'avait été qu'une trève :
celle que l'on négociait à Rastadt avec l'Empire
n'était pas encore signée. L'Angleterre était
décidée à na pas déposer les armes.

Cette intraitable ennemie renoua la ligue que nos victoires avaient
dissoute ; par son argent et ses intrigues, elle forma une nouvelle
coalition.

Dans cette seconde coalition, entraient l'Autriche qui reprenait les
armes, l'Empire qui ne les avait pas déposées,
l'Angleterre, et enfin un nouvel ennemi que la révolution
n'avait pas encore rencontré, la Russie.

Les hostilités commencèrent en Italie : elles furent
désastreuses pour nous. Cette grande conquète de
Bonaparte, fut perdue en quelques mois. Schérer est battu
à Magnano (5 avri 99), Macdonald à la Trebbia (17-19
juin), Joubert à Novi (15 août) où il trouva la
mort. Moreau, toujours illustre par ses retraites, sauva l'armée
sans pouvoir sauver l'Italie.

Sur les bord du Danube et du Rhin, Jourdan perd la bataille de Stockach
(26 mars) ; il se retire vers la Forêt-Noire.

Du côté de la coalition, les deux principaux
généraux étaient l'archiduc Charles pour les
Autrichiens, Souvarof pour les Russes : c'était le premier qui
avait fait reculer Jourdan ; le second qui faisait reculer Moreau.

La France effrayée se crut un instant envahie comme en 92 : tout
semblait perdu. Mais aussi, comme en 92, un coup de génie sauva
le pays.

En 92, Dumouriez par la campagne de l'Argonne avait refoulé la
première invasion. En 1799, par la bataille de Zurich,
Masséna en, arrêta une seconde.

Seul de nos généraux, Masséna qui commandait
l'armée de Suisse, n'avait pas été vaincu ; mais
il s'était sagement replié sur la chaîne de
l'Albis, devant la Limmat, en face de Zurich.

Ce fut là (26 septembre 99) qu'il livra l'une des batailles les
plus mémorables du siècle, et que, vainqueur, il
écrasa l'armée russe, commandée par Korsakof et
par contre coup amena la retraite de Souvarof, qui d'Italie
était passé en Suisse, pour donner la main à
l'armée des coalisés.

Comme Villars à Denain, comme Dumouriez dans l'Argonne,
Masséna a été à Zurich, le sauveur de son
pays : gloire plus grande encore que celle des conquérants.

En même temps que Masséna était vainqueur en
Suisse, le général Brune triomphait en Hollande des
Anglais unis aux Russes, aux batailles de Bergen et de Castricum
(septembre et octobre 99). Il les oblige à se rembarquer par la
convention d'Alkmaar (18 octobre). Ainsi la victoire nous revenait de
tous côtés.

C'est à ce moment que le général Bonaparte,
débarquant en France, lui rapportait sa gloire, son génie
et son épée.




LIX

LE 18 BRUMAIRE




Le 18 Fructidor avait assuré la victoire du Directoire ; mais
cette victoire était du nombre de celles qui sont pire que les
défaites : car elle ruinait le gouvernement dans son principe
même.

En se servant de l'armée contre le pouvoir législatif, le
Directoire avait ouvert la voie au pouvoir militaire, et lui avait
appris à se mettre au-dessus de la loi.

En destituant et en condamnant à la déportation deux
membres du Directoire, Carnot et Barthélemy, il avait
porté atteinte à sa propre inviolabilité.

Depuis ce moment, le Directoire ne vécut plus que de petits
coups d'Etat. Il fit un coup d'Etat financier et une sorte de
banqueroute par l'invention du tiers consolidé :
c'est-à-dire que la dette n'était plus inscrite au budget
que pour un tiers, le reste étant payé en bons sur les
biens nationaux, bons qui perdaient 90 pour 100.

Craignant le parti montagnard autant que le parti royaliste, il avait
annulé les élections d'un grand nombre
d'assemblées électorales et avait réduit le
pouvoir législatif à n'être que la
représentation des minorités.

Royaliste déportés d'un côté après
Fructidor, Montagnards écartés de l'autre, le
gouvernement ne s'appuyait plus que sur une majorité factice.

Bientôt, les malheurs de la patrie vinrent enlever au Directoire
le peu qui lui restait de popularité. On commença
à penser à un changement de Constitution.

Le symptôme le plus frappant de cette disposition nouvelle fut
l'introduction de Sieyès dans le Directoire.

Cet homme célèbre, qui passait pour le plus profond
publiciste de son temps et qui avait joué un si grand rôle
dans l'Assemblée Constituante, s'était fait oublier
pendant la Terreur. A ceux qui lui demandaient ce qu'il avait fait
pendant cette époque, il répondait : " J'ai vécu. "

Depuis le retour aux idées de modération, il avait
été nommé ambassadeur en Prusse, et, quoiqu'on
attribuât à son habileté la neutralité de
cette puissance dans la seconde coalition, il n'y avait pas
été pour grand'chose : les circonstances et les
intérêts avaient seuls décidé la Prusse.

Il ne cachait pas son mépris pour la Constitution de l'an III,
et l'on savait qu'il en avait une autre en réserve, fruit de ses
longues méditations.

La nomination de Sieyès était donc l'indice d'un
désir de transformation constitutionnelle.

Lors du débarquement de Bonaparte à Fréjus, le
Directoire était composé ainsi qu'il suit : Barras,
l'ancien général de Thermidor et de Vendémiaire et
qui restait seul du Directoire primitif ; Gohier et Moulin, personnages
médiocres ou secondaires appartenant au parti patriote ;
Sieyès et Roger-Ducos, tout prêt à un coup d'Etat
pour modifier la Constitution.

Ce coup d'Etat avait donc d'avance deux voix dans le Directoire ; il y
en avait deux contre. Barras seul, plus ou moins vendu à tous
les partis, restait libre de se porter dans un sens ou dans l'autre.
Ainsi la République en était arrivée à voir
son sort suspendu à la voix d'un intrigant corrompu, dont on
appelait le parti, le parti des pourris.

Comme au 18 Fructidor, le coup d'Etat ne pouvait s'accomplir que
par l'armée. Sieyès cherchait un général
pour exécuter ses desseins, mais il aurait voulu un instrument,
et ce fut lui qui servit d'instrument.

Sieyès le sentit tout d'abord, et ce ne fut pas de très
bonne grâce qu'il s'unit à Bonaparte pour faire le 18
Brumaire ; mais les généraux lui manquaient. Hoche
était mort ; eût-il d'ailleurs consenti au renversement de
la République ? Joubert venait de mourir à Novi.
Masséna était nécessaire en suisse. Bernadotte
s'était donné au parti patriote.

Bonaparte, entouré de l'auréole d'une gloire incomparable
et appelé en quelque sorte par la voix populaire, était
le seul choix possible. Maître de la situation, il jouait la
partie à son compte, si on ne voulait pas la jouer pour lui.

Ce coup d'Etat, attendu par tous, excepté par ceux qu'il devait
atteindre, eu lieu le 18 et le 19 Brumaire (9 et 10 novembre 1799).

L'initiative vint du Conseil des Anciens, et de ceux qu'on appelait les
Inspecteurs du Conseil, qui étaient sous l'influence de
Sieyès. Sous prétexte d'une conspiration, ils firent
voter, comme la Constitution leur en donnait le droit, le transport des
deux Conseils à Saint-Cloud, et firent Bonaparte commandant en
chef des forces militaires.

Les deux Directeurs complices donnèrent leur démission ;
les deux patriotes furent forcés de donner la leur. Barras
acheté et paralysé disparut en laissant la sienne. Le
pouvoir exécutif était dissous.

A Saint-Cloud, le général Bonaparte fut bien reçu
des Anciens ; mais le Conseil des Cinq-Cents, non prévenu et
hostile, l'accueillit avec des injures et le força à se
retirer. Un instant la mise hors la loi fut sur le point d'être
prononcée : tout était manqué ; mais tout fut
sauvé par la hardiesse et la résolution de Lucien
Bonaparte, frère du général.

Le succès devait être au plus audacieux. Bonaparte donne
l'ordre à ses grenadiers de faire évacuer la salle. Les
représentant sont chassés de toutes parts et sautent par
les fenêtres. Un mouveau Cromwell, imitant le premier, chassait
un autre parlement-croupion.

Le 18 Brumaire a été la plus grande humiliation qu'aient
subie les Assemblés pendant le cours de la Révolution. Au
2 Juin, la Convention avait délibéré sous les
canons ; mais sa séance avait été en apparence
respectée, et elle avait repris ses séances et son
pouvoir. Au 18 Fructidor, l'armée avait empêché la
réunion légale, et les députés hostile
avaient été arrêtés ; mais il n'y avait pas
eu de violence directe. Au 18 Brumaire, l'armée expulsa
brutalement les représentants du pays. Les derniers vestiges du
régime représentatif disparaissaient devant la
volonté d'un homme.




LX

JUGEMENT SUR LE 18 BRUMAIRE




Il a
été si longtemps convenu que le 18 Brumaire a
été un acte nécessaire et heureux, qu'il esr
encore utile de soumettre à la critique cette assertion
historique.

Le discrédit du Directoire était tel, a-t-on dit, qu'il
était devenu incapable de gouverner ; la France était
à duex doigts de la ruine. Il fallait une main ferme pour la
relever.

On oublie que la victoire de Masséna à Zurich et celle de
Brune en Hollande avaient sauvé le pays d'une double invasion.

On oublie que la principale cause de nos défaites avait
été la fatale expédition d'Egypte, qui nous avait
enlevé quarante mille hommes de nos meilleures troupes, et notre
plus grand général, au moment où nous en avions le
plus besoin. Or, cette expédition était l'oeuvre de
Bonaparte. Ainsi, déjà avant qu'il fût maître
du pouvoir, se manifestait en lui ce goût d'aventures qui devait
être si fatal à sa dynastie et à la France.

Après son retour d'Egypte, Bonaparte retournant à
l'armée d'Italie, ou prenant en main l'armée du Rhin,
pouvait rendre de plus grands services à la France qu'en prenant
le pouvoir.

La victoire revenant, le Directoire eût trouvé
l'autorité nécessaire pour gouverner.

A la vérité, le Directoire lui-même, nous l'avons
assez dit, avait donné le plus triste exemple au 18 Fructidor ;
mais la force ne corrige pas la force ; un premier coup d'Etat n'en
justifie pas un second ; autrement celui-ci en justifierait un
troisième et cela indéfiniment : ce qu'il fallait,
c'était un retour au bien, et non une aggravation du mal ; le
retour à la loi, et non le triomphe définitif de la force.

Sans doute la Constitution de l'an III était mauvaise : car deux
pouvoirs qui ne peuvent rien l'un sur l'autre et qui n'émanent
pas l'un de l'autre, sont nécessairement en conflit. De plus, un
gouvernement à cinq têtes manque d'énergie, et est
toujours divisé en factions.

Il fallait donc une revision de la Constitution ; mais la Constitution
elle-même prévoyait le cas, et indiquait le moyen.
Jusqu'à ce que la nécessité de cette revision
s'imposât à l'opinion publique et triomphât par les
moyens légaux, il fallait attendre et patienter. Un malaise de
quelques années eût mieux valu que tout ce qui a suivi.

En Amérique, les Etats-Unis, après l'émancipation,
ont eu beaucoup à souffrir d'un mauvais état social. Ils
ont souffert de l'anarchie pendant plusieurs années ; les partis
s'agitaient, on put craindre un instant que l'oeuvre de
l'indépendance ne fût détruite. Il virent le mal,
et comprirent le remède : ils changèrent la Constitution
sans coup d'Etat et sans dictature.

Si Bonaparte se fût refusé au pouvoir au lieu de le
prendre, et eût été battre les ennemis au lieu de
faire chasser par ses grenadiers les représentants du peuple,
l'opinion eût pesé d'une telle force sur les Conseils et
sur le Directoire, que ceux-ci eussent été contraints
à une revision de la Constitution, qui eût rendu possible
l'avènement régulier et légal du jeune Bonaparte
au pouvoir.

Plus Bonaparte était réclamé par l'opinion, plus
il lui était facile de se passer de coup d'Etat.

Si Bonaparte n'eût pas fait le coup d'Etat, dit-on, un autre
l'eût fait à sa place. Soit ! mais nous dirions
précisément contre celui-là ce que nous disons
contre lui. Nul autre d'ailleurs n'était alors en possession de
prendre un tel rôle.

Laissons de côté l'irrégularité de son
avènement ; dans une révolution où tous les
pouvoirs étaient plus ou moins entachés à leur
origine, on excusera, si l'on veut, un nouveau coup de force. Mais une
fois maître de la situation, qui l'empêchait d'être
un Washington au lieu d'un Cromwel ? Qui l'empêchait de gouverner
par la liberté au lieu de gouverner contre elle ? Qui
l'empêchait d'être un sage fondateur, au lieu d'un
conquérant insensé et d'un despote impitoyable ?

Sans doute, on ne peut demander à un ambitieux d'avoir les
vertus d'un grand citoyen ; mais ce qu'il faut éternellement
déplorer, c'est que la France n'ait rencontré qu'un
ambitieux quand elle avait besoin d'un grand citoyen.

Rien, absolument rien ne rendait alors impossible en France l'établissement d'une République libre sous les auspices d'un grand homme. Les partis étaient épuisés ;
l'Europe eût accepté une paix honorable. Tout était prêt pour faire régner en France l'ordre et la loi et pour cueillir les fruits de la Révolution.

On sait ce qui arriva : la France opprimée, l'Europe d'abord conquise, puis conquérante à son tour ; l'invasion trois fois repoussée par la République (92, 94, 99), ramenée trois fois par l'Empire ; les crises naissant des crises ; toutes les phases révolutionnaires revenant les unes après les autres ; la légitimité, la monarchie
constitutionnelle, la seconde république, le second empire,la troisième république, etc. Triste, triste histoire, dont les funestes phases eussent peut-être été
évitées si le héros du 18 Brumaire avait aimé la Patrie et la liberté !






Quatrevingt-treize
Dessins de la Révolution Française.




L’œuvre
de Paul Janet




Sites éducatifs. Le portail des
TIC du réseau collégial




Thursday, March 02, 2006

Histoire de la révolution française conclusion et gravures

HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE
CHAPITRE LXI


Pour porter un jugement impartial sur la Révolution française, il faut considérer trois choses : le but qu'elle a poursuivi, les moyens qu'elle a employés, les résultats qu'elle a obtenus.

Le but de la Révolution a été le plus grand et le plus légitime qu'aucun peuple ait jamais poursuivi : à savoir, de restituer à l'individu ses droits naturels, ses droits d'homme et
de citoyen, de le délivrer de toutes les oppressions que l'inégalité des classes et l'arbitraire du pouvoir faisaient peser sur lui, de conquérir enfin l'égalité civile et la liberté politique.

Malheureusement si le but a été grand et excellent, les moyens ne l'ont pas été : ils ne furent que trop souvent violents et terribles ; trop souvent, pour faire régner le droit parmi les
hommes, on a cru qu'il fallait commencer par la violation du droit. C'est ce qu'on a appelé le régime révolutionnaire. Il s'est fait alors une confusion dans l'esprit des hommes, le mot Révolution ayant signifié à la fois et le but et les moyens.

Les uns condamnent le but, parce qu'ils le confondent avec les moyens ; d'autres, plus insensés encore, admirent les moyens qu'ils confondent avec le but. Il faut savoir à la fois approuver le but qui est bon, et condamner les moyens qui ont été mauvais. C'est ainsi qu'il faut être
fidèle à l'esprit de la Révolution, tout en réprouvant l'esprit révolutionnaire.

Il n'est pas d'opinion qui ne soit condamnée à faire un pareil partage. Les catholiques qui croient le plus à la vérité de leur religion répudient cependant la Saint-Barthélemy et les supplices de l'inquisition.

C'est d'ailleur un sophisme des ennemis de la Révolution de faire croire que c'est elle qui a inventé les mauvais moyens dont elle s'est servie. On la flétrit dans l'esprit des peuples, en la confondant avec une politique d'arbitraire et de tyranie, dont, à la vérité, elle est coupable de s'être servie, mais qu'elle n'a pas inventée.

Toutes les mauvaises maximes politiques des révolutionnaires étaient empruntées au code de la raison d'Etat, tel que l'ont pratiqué tous les gouvernements du passé. Elle a fait des arrestations arbitraires, des exécutions sanglantes, des emprunts forcés, des confiscations, des usurpations, ainsi qu'avaient fait avant elle lesoligarchies, les monarchies, les tyranies de toutes sortes.

Ce n'est donc pas la Révolution qui est seule coupable des crimes qu'ont commis les révolutionnaires : c'est la politique qui a toujours cru qu'il lui était permis de s'affranchir des lois de la justice, et que tout était permis pour la grandeur du prince ou de l'Etat.

Le tort de la Révolution est d'avoir adopté les principes inventés par la tyrannie.

Après avoir apprécié le but et les moyens, résumons les résultats.

1° Avant la Révolution, le clergé avait ses tribunaux particuliers ; la noblesse devant le Parlements avait ses prérogatives à elle. Aujoud'hui une même loi, sans acceptation de personne, s'applique à tous les citoyens. - Egalité devant la loi.

2° Avant la Révolution, les classes privilégiées étaient exemptes des charges publiques, ou tout au moins d'une partie d'entre elles. Aujourd'hui, tous contribuent à ces mêmes charges,
proportionnellement à leur fortune. Egalité devant l'impôt.


3° Les biens de la famille passaient exclusivement ( au moins dans la moitié de la France et dans la noblesse ) au premier-né, en raison du droit d'ainesse ; aujourd'hui tous les enfants partagent également, sauf une certaine part réservée au père de famille pour en user à sa discrétion, - Egalité des partages.

4° Avant la Révolution, les grades dans l'armée et certains emplois n'étaient accessibles qu'aux nobles. Les fonctions de magistrature étaient héréditaires ou s'achetait à prix d'argent.
Aujourd'hui tous peuvent arriver à tout. - Egale admissibilité à toutes les fonctions.

5° Avant la Révolution, les fidèles d'un seul culte, à savoir les Catholiques, pouvaient jouir des droits civils, c'est-à-dire travailler, posséder, se marier sur le sol français. Aujourd'hui
ces droits ont été reconnus aux fidèles des autres cultes, à savoir les Israélites et les protestants. - Egalité religieuse.

6° Ajoutons que la liberté civile, qui est encore une partie de l'égalité, a été aussi la conquète de
la Révolution. Liberté individuelle ( abolition du servage et des lettres de cachet ), liberté du travail ( abolition des maîtrises et des jurandes ), libre accès à la propriété ( abolition des droits féodaux ) sans autre obligation que de contribuer aux charges publiques, libre expression de la pensée dans la mesure déterminée par les lois, tous ces droits appartiennent aujourd'hui
également, et au même titre, sans distinction aucune, à tous les citoyens. - Liberté civile égale pour tous.

Ainsi ( sans préjudice des questions qui peuvent rester ouvertes ) on doit dire que pour ce qui concerne l'égalité et la liberté civiles, la Révolution a atteint son but, et qu'il n'y a qu'à
laisser se développer les principes pour que les conséquences se produisent d'elles-mêmes.

Il n'en est pas de même du second objet qu'a poursuivi la Révolution, à savoir la liberté politique.

La liberté politique n'a jamais existé en France depuis la Révolution que d'une manière intermitente ; et elle est toujours menacée.

Elle l'est d'une part par la triste habitude révolutionnaire de trancher les questions par la force ; elle l'est encore par la non moins triste habitude de se précipiter aux pieds d'un sauveur. C'est ce dernier péril qu'elle court encore aujourd'hui.

Après avoir fait appel à tous les régimes, la France avait fini par prendre la résolution virile de se gouverner elle-même ; c'est ce qu'on appelle la République. Il semblait que lorsque le
pays aurait le dernier mot en tout, personne n'aurait à se plaindre. Sans doute, ce pays avait à faire son éducation politique ; mais on n'obtient rien qu'à l'aide de la patience et du temps, et
l'avantage de ne relever que de soi-même compensait bien des inconvénients. La France va-t-elle renoncer à cette noble expérience, et l'abandonner pour le plus bas des expédients politiques ? Ce ne serait pas une solution, ce serait le recommencement de toutes les solutions artificielles, dont aucune n'a pu durer.

Si la France au contraire sait avoir confiance en elle-même, et ne pas se troubler de quelques insuccès passagers, si elle se dit qu'après avoir été en présence de la situation la plus critique
et la plus désespérée, elle en est sortie par ses propres efforts et sa seules volonté, que sous le nom de République elle a su concilier le plus grand ordre matériel avec la plus grande
liberté, maintenir à l'égard du dehors la dignité avec la prudence, faire sortir du néant une force militaire formidable, relever à tous les degrés et surtout en haut et en bas le zèle de l'instruction publique, supporter avec fermeté les crises financières les plus graves ; si elle se dit qu'elle a pu faire tout cela sans s'abandonner à un homme et à une famille, et en présence d'adversaires
implacables abusant des armes que la liberté leur fournit et toujours prêts à venir à l'aide au désordre ; - si elle ne s'exagère pas les maux inhérents à l'expérience de la liberté ; si chaque opinion, contente des garanties communes et du droit de l'emporter par la persuation, ne se croit pas à elle seule investie du droit de sauver le pays ; si, en un mot, la France ayant
trouvé le vrai gouvernement de la démocratie, à savoir la république, sait conserver ce gouvernement acquis après tant d'épreuves et si elle apprend à s'en servir, il est permis
d'espérer que la Révolution est close, et que la liberté politique aussi bien que l'égalité civile est un bien définitivement conquis.

Est-ce à dire qu'il n'y aura plus d'épreuves et que de nouvelles questions ne créeront pas de nouvelles difficultés ? Mais c'est la loi de la vie !

Il y aura toujours des problèmes, et il y en aura de plus en plus. Mais au lieu d'épuiser nos forces en vains regrets du passé, employons-les à étudier les questions du présent. Regardons devant nous et non en arrière. Alors la Révolution française ne sera plus que dans l'histoire comme la Révolution d'Angleterre ou celle des Etats-Unis. Elle cessera d'être le jour où elle sera définitivement victorieuse. La combattre, c'est la perpétuer.

Nous avons essayé de servir cette grande cause par ce simple récit. C'est l'obole que nous apportons au Centenaire de la Révolution

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  1. Quatrevingt-treize
    Dessins de la Révolution Française.



  2. L’œuvre
    de Paul Janet



  3. Sites éducatifs. Le portail des
    TIC du réseau collégial




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