Abandon de tous les privileges

Thursday, March 09, 2006

révolution française

chapître LI à LX



LI

LE DIRECTOIRE


Suivant la nouvelle Constitution, le Directoire
fut nommé par les conseils réunis le 6 brumaire 95. Les
cinq directeurs étaient : Barras, célèbre par ses
succès de Thermidor et de Vendémiaire ; La
Révellière-Lepeaux, d'une vertu reconnue ; Carnot, le
célèbre organisateur de la victoire ( Sieyès avait
d'abord été nommé ; mais sur son refus, ce fut
Carnot qui le remplaça. ) ; Rewbell et Letourneur, hommes
secondaires, mais qui avaient montré quelque aptitude aux
affaires.

C'est une juste remarque d'un publiciste, M. de Tocqueville, que tous
les partis, tous les gouvernements de la Révolution ont
laissé après eux des amis passionnés,
excepté le Directoire.

La Royauté, les Constitutionnels, les Girondins, les
Montagnards, l'Empire, ont eu des partisants et des sectaires ; mais
personne ne rattache ses traditions politiques à l'époque
du Directoire.

La France était épuisée en hommes et en
ressources. Tous les partis étaient décimés : la
Révolution avait, comme Saturne, dévoré ses
propres enfants, suivant la célèbre expression de
Vergniaud. Il ne restait pour la gouverner que des hommes secondaires,
sans autorité morale et sans génie politique. Or la
France aime l'éclat soit du nom soit du génie.

Les moyens révolutionnaires étaient usés, et
avaient perdu leur efficacité ; la liberté n'avait pas
encore trouvé la sienne. Le Directoire oscilla sans cesse,
suivant une politique de bascule, comme on l'a appelée, entre le
modérantisme et le jacobinisme.

La corruption remontant à la surface de la
société, après le régime de fer qui l'avait
forcée de se cacher, était plus impatiente de jouir que
soucieuse des maux de la patrie et inventive pour en découvrir
les remèdes.

C'était le pouvoir militaire qui commençait alors
à avoir tout le prestige, et auquel était
réservé, dans cette dissolution des moeurs et des
convictions, le dernier mot.

Et cependant, le Directoire a été un des rares moments ou
la France eût pu, si elle avait été sage,
constituer un régime légal et libéral. Il
eût suffi que l'esprit public eût assez de fermeté
et de bon sens pour trouver une moyenne entre les partis extrêmes
et leur imposer la paix, au lieu de les mettre en face l'un de l'autre
dans le gouvernement et dans les conseils.

Il n'en fut pas ainsi ; l'esprit public flotta comme le gouvernement
lui-même d'un excès à l'autre ; le pouvoir n'eut
plus d'assiette ; il viola les lois ; il gouverna misérablement
; il donna l'exemple du désordre et de la corruption, et devint
la proie du plus fort.

Cependant ces conséquences ne se produisirent pas tout à
coup ; les premiers choix qui composaient le Directoire étaient
satisfaisant, et les commencements de son gouvernement furent heureux.


LII

LA CONSPIRATION DE BABOEUF


Le Directoire eut à se défendre
contre les mêmes difficultés que la Convention dans sa
dernière période d'existence

Le parti révolutionnaire, vaincu en Thermidor et en Prairial,
était loin d'être détruit. Il existait encore, et
même commençait à prendre une forme nouvelle, dont
on ne comprit pas alors toute la gravité. Cest à cette
époque en effet, qu'il faut attribuer l'origine d'un parti,
appelé à jouer un rôle considérable dans les
révolutions futures de la France, le parti communiste.

Le chef de la nouvelle conspiration était un nommé
Gracchus Baboeuf. Il avait un journal, où il prêchait ce
qu'il appelait le bonheur commun. Il se défendait de demander la
loi agraire, c'est-à-dire le partage des biens, mais il voulait
l'appropriation du sol par l'Etat.

Ce sectaire et ses partisants s'entendirent avec les membres des
anciens Comités révolutionnaires, crurent avoir
gagné les troupes de Grenoble, et préparèrent une
insurrection, après laquelle ils devaient proclamer la
Constitution de 93, créer une nouvelle Convention
composée de Montagnards purs et fidèles, rétablir
enfin le gouvernement révolutionnaire.

Ils furent trahis. Baboeuf arrêté fut condamné
à mort par la haute cour de Vendôme ( mai 97 ). On a cru,
par sa mort, détruire à jamais une secte honteuse et
ridicule ; mais cette secte n'a jamais discontinué une sorte
d'existence souterraine, jusqu'au jour où, coalisée avec
beaucoup d'autres éléments nouveaux, elle devait
constituer un immence parti d'une incroyable puissance, et qui est la
grande menace suspendue sur la société européenne.

LIII

LA CAMPAGNE D'ITALIE


La Révolution en était
arrivée au point où elle allait devenir la proie du
pouvoir militaire.

Après avoir opprimé le pays par la terreur, elle ne
savait pas le gouverner par la liberté. Entre le retour de
l'ancien régime, encore détesté, et le retour des
excès de 93, la France choisit le repos sous un maître
glorieux.

Un homme extraordinaire se rencontra pour profiter de cette situation.
Le rôle de César et de Cromwell était à
prendre, il s'en saisit avec une ambition égale à son
génie.

Vainqueur de l'insurrection en Vendémiare, comme nous l'avons
vu, Bonaparte avait été nommé
général en chef de l'armée d'Italie, qui
était alors dans la situation la plus critique.

Ce fut là qu'il s'établit à vingt-sept ans dans la
renommée des hommes par l'une des plus merveilleuses campagnes
militaires de l'histoire.

Cette armée était sur les côtes de la
Méditerranée, en deçà des Apennins,
menaçant Gênes, mais plutôt encore menacée
elle-même par l'armée autrichienne qui défendait
cette ville. Le revers des Apennins était défendu par les
Piémontais d'une part, et de l'autre par les Autrichiens. Les
premiers étaient commandés par le général
Colli, les seconds par le général Beaulieu.

Bonaparte trompe Beaulieu qui l'attendait à Gênes,
débouche en Italie par la vallée de Savone, enfonce les
Autrichiens à Montenotte et à Millésimo ( 12 et 13
avril 96 ). Cette victoire lui ouvre le passage du Piémont. Il
put dire à ses soldats : " Annibal avait traversé les
Alpes ; nous les avons tournées."

Une fois en Italie, il se précipite avec la rapidité de
l'éclair sur les piémontais, pour les séparer des
Autrichiens. Il écrase ceux-ci à Dego ( 14 avril ),
ceux-là à Mondovi ( 21 avril ), et arrache au roi de
Piémont l'armistice de Cherasco. Cette campagne avait
duré quinze jours.

Traversant l'Italie du Nord de l'ouest à l'est, il franchit
successivement toutes les lignes de défence des Autrichiens,
l'Adda, le Mincio, l'Adige.

Il passe d'abord l'Adda à Loddi ( 10 mai ), dont le pont est
enlevé par un prodige d'héroïsme. Cette victoire le
rend maître de Milan et de la Lombardie.

Il poursuit Beaulieu, l'atteind de nouveau à Borghetto ( 30 mai
), sur les bords du Mincio, passe le fleuve devant lui, repousse encore
une fois les Autrichiens qui battent en retraite par le Tyrol,
conservant toutefois sur le Mincio l'importante place de Mantoue, dont
l'armée française commença le siège.

Une nouvelle armée, commandée par Wurmser, descend du
Tyrol le long du Mincio et de L'Adige, et menace d'envelopper
l'armée française par trois côtés. Tous les
généraux conseille la retraite. Bonaparte, par de
savantes manoeuvres, conjure le péril. Il ne craint point de
sacrifier le siège de Mantoue, pour rassembler toutes ses forces
sur le haut Mincio ; il bat l'armée de Wurmser à Lonato
et à Castiglione ( 3 et 5 août ), et force à la
retraite cette seconde armée comme la première.

Repoussé, mais non détruit, Wurmser revient à la
charge avec des forces considérables ; mais vaincue encore
à Roveredo ( 4 septembre ), sur le haut Adige et à
Bassano ; le 5, Bonaparte entrait à Trente ; l'armée
autrichienne n'échappe à la destruction qu'en se
renfermant dans Mantoue.

Bientôt une troisième armée, commandée par
Alvinzi, est foudroyée à Arcole ( 15, 16 et 17 septembre
), grâce à un prodige de science militaire. Bonaparte,
avec 15.000 hommes, en met en déroute 40.000.
L'héroïsme des soldats égale tout ce qu'on a vu dans
les plus merveilleux combats ; lui-même, au pont d'Arcole, montre
qu'il sait joindre la bravoure du héros à la science du
capitaine.

La ténacité indomptable des Autrichiens égale le
courage de l'armée française. Trois armées avaient
été détruites, ou du moins refoulées. Une
quatrième se forme encore sous les ordres du même Alvinzi.
Elle est écrasée comme les trois autres sur le plateau de
Rivoli ( 14 janvier 97 ). La bataille de la Favorite et la prise de
Mantoue achèvent le triomphe des Français et la ruine des
ennemis.

Ainsi en dix mois, Bonaparte avait annulé l'armée
piémontaise, détruit quatre armées autrichiennes,
conquis l'Italie : car, devant un pareil capitaine et pareils soldats,
que pouvaient Naples, Rome, la Toscane, Venise elle-même ?

Si le plan combiné avec les armées du Rhin et du Danube,
avec Jourdan et Moreau, avait pu réussir, c'en était fait
de l'Autriche. Mais, pendant les exploits de Bonaparte, Jourdan, le
vainqueur de Fleurus, échouait devant l'archiduc Charles, le
seul grand général qu'ait eu la coalition. Il
était forcé de se retirer. C'est dans cette retraite,
à Altenkirchen, que fut tué Marceau, le plus pur et le
plus séduisant des généraux de la
Révolution. L'échec de Jourdan obligeait en même
temps le général Moreau à cette belle retraite
dont la gloire est restée attachée à son nom.

Une nouvelle campagne allait atteindre le résultat manqué
l'année précédente. Hoche, successeur de Jourdan,
et Moreau devaient reprendre l'offencive et marcher sur Vienne par le
Danube, tandis que Bonaparte envahissait l'Autriche par le Tyrol, la
Carinthie et la Carniole.

Le tagliamento est traversé devant l'archiduc Charles, dont la
science et les talents militaires ne peuvent prévaloir contre le
génie du capitaine français ( 16 mars 97 ). Les Alpes,
encore couvertes de neige et de glace, sont elles mêmes franchies
et occupées par Joubert et Masséna. L'armée
française marche en avant, et s'approche jusqu'à
vingt-cinq lieues de Vienne. En même temps, Hoche, Moreau et
Desaix reprenaient avec avantage les hostilités sur le Rhin. La
cour d'Autriche tremble d'effroi.

Aussi fier des triomphes du négociateur que de ceux du guerrier,
Bonaparte signe avec l'Autriche les préliminaires de paix
à Léoben, ( 18 avril ) convertis l'année suivante
en traité de paix à Campo-Formio.

Le traité de Campo-Formio ( 17 octobre 97 ) assurait la Belgique
à la France, enlevait la Lombardie à l'Autriche, et
remplaçait cette possession par la cession de la
Vénétie.

C'est de ce jour que l'antique Venise a cessé de constituer une
République indépendante. Nous l'avons vue de nos jours
rendue à l'Italie par des événements qui semblent
avoir été pour la France l'expiation de l'inique
spoliation à laquelle elle avait consenti.




LIV

LE 18 FRUCTIDOR


A l'opposition jacobine et anarchiste
succéda bientôt l'opposition royaliste. Le Directoire fut
moins heureux dans cette seconde lutte que dans la première : il
crut pouvoir recourir à une arme dangereuse, qui plus tard se
retourna contre lui : le coup d'Etat.

Le Directoire avait été composé exclusivement de
conventionnels et de régicides. Les deux Assemblées
constituées par la Constitution de l'an III, le Conseil des Cinq
Cents et le Conseil des Anciens, avaient été aussi
composées, pour la plus grande part, de conventionnels ( en
vertu de la loi des deuxtiers " Voir plus haut"). Thermidoriens,
girondins, modérés, quelques montagnards en formaient la
grande majorité. Ennemis du parti jacobin, ils étaient
décidés cependant à défendre à tout
prix la Révolution et la République.

Ainsi le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif
marchaient d'accord.

Cependant le tiers élu appartenait déjà à
d'autres idées ; mais il se renfermait dans une opposition
constitutionnelle, d'ailleurs très modérée.

Il n'en fut pas de même l'année suivante, lors du
renouvellement par tiers exigé par la Constitution. Le nouveau
tiers, ajouté au tiers précédemment élu,
constitua une majorité en opposition avec l'esprit de la
Convention et du Directoire.

Cette majorité nouvelle passait pour avoir des tendances
royalistes. Elle les manifesta en appelant à la
présidence des Cinq-Cents Pichegru, soupçonné avec
raison de menées et d'intrigués avec les princes
émigrés.

Quant au Directoire lui-même, renouvelé par
conquième, il avait vu Letourneur remplacé par
Barthélemy, qui partageait l'esprit de la majorité de
l'Assemblée. Carnot, devenu modéré, composait avec
Barthélemy la minorité du Directoire ; Barras, Rewbell et
La Révellière en étaient la majorité.

La guerre fut bientôt déclarée entre le Directoire
et les conseils ; et dans le Directoire, entre la majorité et la
minorité. La Constitution n'avait malheureusement pas
prévu ce cas. Ni le Gouvernement ne pouvait dissoudre les
Conseils, ni les Conseils ne pouvaient changer le Gouvernement.

La conséquence ordinaire d'une telle situation est un coup
d'Etat. Le Directoire s'y décida en donnant cette raison bien
connue en pareil cas, c'est que, s'il ne l'eût pas fait le
premier, les Conseils l'eussent fait contre lui.

La chose est possible ; elle n'est nullement certaine. Si dans la
majorité les esprits ardents étaient disposés
à faire appel à la force, un grand nombre et
peut-être le plus grand nombre, voyant que l'opinion enflait
leurs voiles, étaient d'avis d'attendre les nouvelles
élections, et le prochain renouvellement du Directoire, qui leur
eût donné la majorité.

C'était donc en réalité contre l'opinion que fut
dirigé le coup d'Etat du 18 Fructidor, et la majorité du
Directoire, encouragée d'ailleurs par Bonaparte qui envoie
Augereau et 12.000 hommes, donna le plus détestable exemple, en
appelant l'armée contre la représentation nationale.

La Constitution interdisait l'approche de Paris aux armées,
au-delà d'un certain rayon. Le Directoire viola la loi, et fit
approcher les troupes.

Le 18 Fructidore ( 4 septembre 97 ), le brutal Augereau fut
chargé de cerner les Conseils. Cinquante-deux
représentants, des deux directeurs de la minorité,
trente-cinq journalistes, plusieurs généraux furent
arrêtés et condamnés à la
déportation, que l'on commençait à substituer
à l'échafaud. Les élections de 48
départements furent cassées.

Les apologistes du 18 Fructidor ont dit qu'il fallait frapper les
royalistes. Mais Carnot royaliste ! qui le croira ?

Et d'ailleurs, pour échapper au royalisme, valait-il mieux
tomber aux mains du pouvoir militaire, et livrer la Révolution
à un capitaine heureux ?

En croyant frapper ses adversaires, le Directoire se frappait
lui-même et précipitait la chute de la Révolution,
qu'il voulait sauver.

Après le 18 Fructidor, d'autres petits coups d'Etat, le 22
Floréal et le 30 Prairial, donnèrent au pays l'habitude
de voir et de supporter ce nouveau mode de solution politique qui
commençait à remplacer les insurrections.




LV

INSURECTIONS ET COUPS D'ETAT


La Convention avait été
violée au 31 Mai, mais elle l'avait été par
l'insurrection populaire ; le 18 Fructidor fut la violation du pouvoir
législatif par le pouvoir militaire. C'était là
une grande aggravation d'un mal déjà grand par
lui-même.

Sans doute la force est toujours la force : insurrection ou coup
d'Etat, c'est toujours la violation de la loi et de l'ordre ; ici c'est
la force indisciplinée, là c'est la force
régulière et disciplinée ; la première
cause même d'ordinaire plus de désordre que l'autre. Aussi
est-on généralement plus sévère pour les
insurrections que pour les coups d'Etat.

Mais les insurrections ne sont, après tout, que des mouvements
passagers qui laissent après eux entre lesmains de la
Société une force régulière pour maintenir
la loi. Au contraire, lorsque cette force elle-même a
été mise au-dessus de la loi, il n'y a plus de force
au-dessus d'elle.

Les révolutions militaire sont donc plus immorales, plus
dangereuses, plus ruineuses pour les peuples que les révolutions
populaires : car celle-ci n'atteignent que la surface de la
Société ; celles-là la ruinent dans son essence
même. Il y a des remèdes aux une ; il n'y en a pas aux
autres, si elles se renouvellent trop souvent.

Il est donc opportun de combattre le préjugé des faux
conservateurs qui approuvent les coups d'Etat, en condamnant les
insurrections, sans voir que les premiers ne sont que des insurrections
plus fatales que les autres. Mais il faut aussi combattre le
préjugé révolutionnaire, qui ne voit pas que les
insurrection elles-mêmes sont des coups d'Etat.

En quoi une armée populaire aurait-elle plus le droit de violer
la loi qu'une armée régulière et
disciplinée ? La première est-elle plus
éclairée que la seconde ? sait-elle mieux ce qu'elle fait
? A-t-elle plus le droit de se mettre à la place du pays ?
N'obéit-elle pas aussi à des chefs, et à des chefs
ambitieux ?

Sans doute, il est des cas extrème où la défence
du droit a pu soulever légitimement tout un epuple contre la
tyrannie ; mais ces cas extrême sont rares, et l'insurrection en
permanence n'est elle-même qu'un nouveau genre de tyrannie.

C'est un axiome politique que là où la force est
employée comme moyen habituel, le dernier mot appartiendra
toujours à la force réglée, c'est-à-dire
à l'armée.

Ainsi les révolution politiques qui ne savent pas
s'arrêter devant le respect de la loi sont condamnées
à devenir des révolutions militaires.

Telle est la moralité du 18 Fructidor. C'est le 18 Brumaire qui
se chargea de la démonstration.


LVI

LA CAMPAGNE D'EGYPTE




Le conquérant
de l'Italie, le négociateur de Campo-Formio ne voulut pas
laisser s'affaiblir la curiosité passionnée et
enthousiaste qui s'attachait à sa personne. Il voulut surprendre
et conquérir les volontés par une entreprise
extraordinaire : il conçut la pensée de la conquête
de l'Egypte.

Cette entreprise le transportait en Orient, pays des prodiges, sur un
sol célèbre qu'avait foulé les grands
conquérants du passé : Alexandre et César. Rien ne
pouvait donner plus un plus grand coup aux imaginations.

De plus, conquérir l'Egypte c'était se rendre
maître du commerce de l'Orient : c'était annuler les
Indes, et frapper au coeur la puissance britannique.

Un grand philosophe allemand, Leibniz, avait proposé cette
conquête à Louis XIV ; et les motifs profons qu'il
développait dans un Mémoire à ce sujet,
étaient les mêmes qui frappèrent et
entraînèrent l'esprit enthousiaste et calculateur du jeune
conquérant.

En 1777, au début de la guerre de l'Indépendance
américaine, M. de Sartine, ministre de la marine, avait
proposé une expédition française en Egypte. Tous
les documents relatifs à ce projet étaient
conservés au ministère de la marine, où Bonaparte
a pu les consulter.

Une expédition fut préparée avec le plus grand
soin, nul n'en savait la destination. On la crut destinée
à l'invasion de l'Angleterre, dont il était question
depuis des années.

Bonaparte quitta Toulon, le 19 mai 1798, enmenant avec lui une
armée de 30.000 hommes, un choix de savants illustres, Monge,
Berthollet, etc., et ses plus grands généraux,
Kléber, Desaix, Lannes et Murat.

La flotte cingla d'abord sur Malte, forteresse imprenable, disait-on,
mais qui, entre les mains d'un ordre déchu et corrompu, les
chevaliers de Malte, ne résista pas à la première
sommation de Bonaparte. Celui-ci s'en empara et y laissa une garnison.

De là, il se dirigea sur l'Egypte, en essayant d'éviter
l'escadre anglaise, commandée par Nelson. Le bonheur, qui alors
souriait à toutes les entreprises de Bonaparte, lui permit de
débarquer toute son armée à l'insu des Anglais.

L'Egypte, sous la suzeraineté nominale de la Turquie,
était occupée, gouvernée, opprimée par les
Mamelucks, soldats mercenaires qui formaient une
armée redoutable, sous le commandement de Mourad-Bey et
d'Ibr
un ahim-Bey.

La vieille cité d'Alexandrie, défendue par corps de
troupes insuffisant, ouvrit ses portes au vainqueur.

De là, il marcha sur le nil remonta jusqu'au Caire, la
véritable capitale de l'Egypte. C'est au-devant de cette ville,
et en vue des Pyramides, qu'eut lieu la rencontre des deux
armées. C'est là que Bonaparte prononça ces mots
célèbres, que les Arabes répètent encore
aujourd'hui aux voyageurs : " Du haut de ces Pyramides, quarante
siècles vous contemplent. "

A la cavalerie de l'ennemi, dont le choc était
étourdissant, Bonaparte opposa des bataillons carrés
infranchissables ; et la tactique barbare dut céder à
l'art savant et à la supériorité des armes.

Cette bataille qui décida du sort de l'Egypte, est ce que l'on
appelle la bataille des Pyramides ( 23 juillet ).

Maître du Caire et du Nil, ayant écrasé et
exterminé les Mamelucks, Bonaparte se hâta d'organiser sa
conquête ; ménageant et même flattant les
préjugés et les intérêts, il se donna comme
le libérateur du pays, qu'il était venu, disait-il,
arracher à l'oppression des Mamelucks. Il affecta même de
prendre les moeurs et les usages des musulmans.

Un affreux désastre vint jeter un voile funèbre sur ces
brillants événements. Notre flotte commandée par
l'amiral Brueys, rencontrée enfin et attaquée par le
fameux Nelson, avait été vaincue et complètement
détruite dans la fatale bataille navale d'Aboukir ( 1er
août 98 ). L'armée était captive en Egypte.

Cependant, la turquie, stimulée par l'Angleterre et la Russie,
et avec laquelle on n'avait pris d'ailleurs aucune mesure de
précaution, armait pour défendre contre la France la
vaine suzeraineté qu'elle conservait sur l'Egypte.

Bonaparte, toujours prompt comme la foudre, marche contre
l'armée turque en Syrie, la défait et la rend impuissante
à la bataille du mont Thabor ( 16 avril 99 ). Il rêvait
déjà de marcher sur Constantinople.

Mais la résistance de Saint-Jean-d'Acre le force à
replier ses troupes, et il revient en Egypte assez tôt pour
écraser à Aboukir ( 25 juillet 99) une autre armée
qui y débarquait. Cette armée fut exterminée, et
ce même lieu, célèbre par la ruine de notre flotte,
l'est en même temps par l'une de nos grandes victoires.

La conquète de l'Egypte était assurée ; mais elle
était inutile, et ne pouvait être conservée
longtemps. Le seul résultat qu'elle eut pour la France, ce fut
de lui assurer la première place dans l'étude
scientifique de cette mystérieuse civilisation. Les Champollion,
les Mariette, les Mespéro sont les vrais conquérants de
l'Egypte, et leurs conquêtes sont indestructibles.

Rien de grand et de brillant ne restait plus à faire en Egypte
pour le général Bonaparte. Pendant ce temps la guerre
renaissait en Europe. Les ennemis de la France, exaltés par la
nouvelle de la défaite navale d'Aboukir, heureux de savoir
Bonaparte prisonnier avec son armée, avaient réuni une
seconde et terrible coalition ; la fortune de tous côtés
abandonnais nos armées : non seulement nos conquêtes nous
échappaient, nos frontières mêmes étaient
encore une fois menacées.

Ces malheurs, comme il arrive toujours, rejaillissaient sur le
gouvernement. Le Directoire faisait eau de toutes parts : tous les
partis le rendaient responsable de nos malheurs ; tous faisaient appel
à un changement de gouvernement.

Le moment prévu et attendu par Bonaparte était
arrivé. Il résolut de retourner en France ;
préparant pour son départ dans le plus grand secret,
laissant Kleber à la tête de son armée, il confia
sa fortune comme César, à un navire, et traversant toute
la Méditerranée, sans être rencontré par les
Anglais, il débarqua à Fréjus, ( 9 octobre)
accueilli par l'enthousiasme de tous, la crainte de quelques-uns,
l'espérance du plus grand nombre.

La multitude voyait en lui un libérateur ; les sages
prévoyaient un maître.


LVII


LES REPUBLIQUES VASSALES





Jamais la France n'avait été si
puissante qu'elle le fut vers 1797 et 1798. Non seulement les
frontières s'étaient élargies, mais elle
s'étendaient par son influence et son action bien au delà
de ces frontières mêmes. La République avait
transporté partout avec elle la Révolution
française et s'était formé une ceinture de
République vassales toutes organisées sur le plan de la
République mère, et soumises à des Constitutions
imitées de la Constitution de l'an III.

La France manifestait ainsi son esprit systématique et
dominateur ; elle apportait la liberté aux peuples, mais il
fallait qu'ils l'acceptassent toute faite, at qu'ils se gouvernassent,
non d'après leurs propres principes, mais d'après ceux de
leurs libérateurs.

Une première République avait été
organisée en Italie par le général Bonaparte sous
le nom de République Cisalpine. C'était l'ancienne
Lombardie avec Milan pour Capitale, s'étendant jusqu'à
l'Adige, et augmentée de Modène, de Bologne, de Ferrare,
de la Romagne et d'une partie même du territoire vénicien.
Il lui donna, d'après l'ordre du Directoire, la Constitution
française.

Une seconde République également en Italie, dans laquelle
Bonaparte fit une part un peu plus grande à
l'élément aristocratique, fut la République
Ligurienne, dont Gênes était la capitale.

Dans le Nord, le traité de Campo-Formio nous avait donné
la Belgique ; mais la Hollande, quoique conquise par Pichegru, avait
conservé en apparence son indépendance. Le
stathoudérat seul avait été aboli. Le gouvernement
de la Hollande avait pris le nom de République Batave. Plus tard
une révolution analogue à celle du 18 Fructidor avait
fait triompher l'élément démocratique, et la
Constitution de l'an III régnait en Hollande ainsi qu'en France.

A ces trois Républiques vinrent bientôt s'en ajouter trois
autres, toujours sur le même modèle.

A Rome, une émeute du parti démocratique avait
amené un malheureux accident. Un Français, le
général Duphot, avait été tué par
les troupes, au moment où il essayait de calmer l'agitation
populaire. Le Directoire ordonna au général Berthier de
marcher sur Rome. Son approche seule suffit à provoquer une
révolution, et la République Romaine fut proclamée
(10 février 1798).

Le royaume de Naples, qui était encore entre les mains de la
famille des Bourbons, fit la faute de vouloir attaquer les
Français à Rome. Le général autrichien Mack
qui commandait l'armée napolitaine, marcha contre Championnet,
qui commandait les troupes françaises. Championnet vainqueur
pris l'offensive à son tour ; et, ayant pris Napples sur les
lazzaroni insurgés, il proclama la République
Parthenopéenne (23 janvier 1799).

Enfin les Républiques elles-mêmes n'étaient pas
à l'abri de la Révolution. La suisse, l'une des plus
vieilles Républiques de l'Europe, mais où dominait encore
le principe aristocratique et féodal, s'était
également soulevée, et à la vieille Constitution
fédérale avait substtué une Constitution nouvelle,
calquée comme les autres sur la Constitution française.
Cette nouvelle République prit le nom de République
Helvétique (janvier-avril 1798).

Ainsi, la France était entourée de six Constitutions
républicaines : Cisalpine, Ligurienne, Romaine,
Parthénopéenne, Helvétique et Batave, toutes six
occupées par ses troupes, animées de son esprit,
gouvernées par ses lois. La suprématie de Louis XIV sur
l'Europe n'avait pas été plus grande. La
République avait égalé et surpassé la
gloire de la Monarchie absolue.




LVIII

LA BATAILLE DE ZURICH


Cette grandeur était fragile, et jamais la
République ne fut aussi près de sa perte qu'au moment
où elle brillait de son plus grand éclat.

La paix avec l'Autriche n'avait été qu'une trève :
celle que l'on négociait à Rastadt avec l'Empire
n'était pas encore signée. L'Angleterre était
décidée à na pas déposer les armes.

Cette intraitable ennemie renoua la ligue que nos victoires avaient
dissoute ; par son argent et ses intrigues, elle forma une nouvelle
coalition.

Dans cette seconde coalition, entraient l'Autriche qui reprenait les
armes, l'Empire qui ne les avait pas déposées,
l'Angleterre, et enfin un nouvel ennemi que la révolution
n'avait pas encore rencontré, la Russie.

Les hostilités commencèrent en Italie : elles furent
désastreuses pour nous. Cette grande conquète de
Bonaparte, fut perdue en quelques mois. Schérer est battu
à Magnano (5 avri 99), Macdonald à la Trebbia (17-19
juin), Joubert à Novi (15 août) où il trouva la
mort. Moreau, toujours illustre par ses retraites, sauva l'armée
sans pouvoir sauver l'Italie.

Sur les bord du Danube et du Rhin, Jourdan perd la bataille de Stockach
(26 mars) ; il se retire vers la Forêt-Noire.

Du côté de la coalition, les deux principaux
généraux étaient l'archiduc Charles pour les
Autrichiens, Souvarof pour les Russes : c'était le premier qui
avait fait reculer Jourdan ; le second qui faisait reculer Moreau.

La France effrayée se crut un instant envahie comme en 92 : tout
semblait perdu. Mais aussi, comme en 92, un coup de génie sauva
le pays.

En 92, Dumouriez par la campagne de l'Argonne avait refoulé la
première invasion. En 1799, par la bataille de Zurich,
Masséna en, arrêta une seconde.

Seul de nos généraux, Masséna qui commandait
l'armée de Suisse, n'avait pas été vaincu ; mais
il s'était sagement replié sur la chaîne de
l'Albis, devant la Limmat, en face de Zurich.

Ce fut là (26 septembre 99) qu'il livra l'une des batailles les
plus mémorables du siècle, et que, vainqueur, il
écrasa l'armée russe, commandée par Korsakof et
par contre coup amena la retraite de Souvarof, qui d'Italie
était passé en Suisse, pour donner la main à
l'armée des coalisés.

Comme Villars à Denain, comme Dumouriez dans l'Argonne,
Masséna a été à Zurich, le sauveur de son
pays : gloire plus grande encore que celle des conquérants.

En même temps que Masséna était vainqueur en
Suisse, le général Brune triomphait en Hollande des
Anglais unis aux Russes, aux batailles de Bergen et de Castricum
(septembre et octobre 99). Il les oblige à se rembarquer par la
convention d'Alkmaar (18 octobre). Ainsi la victoire nous revenait de
tous côtés.

C'est à ce moment que le général Bonaparte,
débarquant en France, lui rapportait sa gloire, son génie
et son épée.




LIX

LE 18 BRUMAIRE




Le 18 Fructidor avait assuré la victoire du Directoire ; mais
cette victoire était du nombre de celles qui sont pire que les
défaites : car elle ruinait le gouvernement dans son principe
même.

En se servant de l'armée contre le pouvoir législatif, le
Directoire avait ouvert la voie au pouvoir militaire, et lui avait
appris à se mettre au-dessus de la loi.

En destituant et en condamnant à la déportation deux
membres du Directoire, Carnot et Barthélemy, il avait
porté atteinte à sa propre inviolabilité.

Depuis ce moment, le Directoire ne vécut plus que de petits
coups d'Etat. Il fit un coup d'Etat financier et une sorte de
banqueroute par l'invention du tiers consolidé :
c'est-à-dire que la dette n'était plus inscrite au budget
que pour un tiers, le reste étant payé en bons sur les
biens nationaux, bons qui perdaient 90 pour 100.

Craignant le parti montagnard autant que le parti royaliste, il avait
annulé les élections d'un grand nombre
d'assemblées électorales et avait réduit le
pouvoir législatif à n'être que la
représentation des minorités.

Royaliste déportés d'un côté après
Fructidor, Montagnards écartés de l'autre, le
gouvernement ne s'appuyait plus que sur une majorité factice.

Bientôt, les malheurs de la patrie vinrent enlever au Directoire
le peu qui lui restait de popularité. On commença
à penser à un changement de Constitution.

Le symptôme le plus frappant de cette disposition nouvelle fut
l'introduction de Sieyès dans le Directoire.

Cet homme célèbre, qui passait pour le plus profond
publiciste de son temps et qui avait joué un si grand rôle
dans l'Assemblée Constituante, s'était fait oublier
pendant la Terreur. A ceux qui lui demandaient ce qu'il avait fait
pendant cette époque, il répondait : " J'ai vécu. "

Depuis le retour aux idées de modération, il avait
été nommé ambassadeur en Prusse, et, quoiqu'on
attribuât à son habileté la neutralité de
cette puissance dans la seconde coalition, il n'y avait pas
été pour grand'chose : les circonstances et les
intérêts avaient seuls décidé la Prusse.

Il ne cachait pas son mépris pour la Constitution de l'an III,
et l'on savait qu'il en avait une autre en réserve, fruit de ses
longues méditations.

La nomination de Sieyès était donc l'indice d'un
désir de transformation constitutionnelle.

Lors du débarquement de Bonaparte à Fréjus, le
Directoire était composé ainsi qu'il suit : Barras,
l'ancien général de Thermidor et de Vendémiaire et
qui restait seul du Directoire primitif ; Gohier et Moulin, personnages
médiocres ou secondaires appartenant au parti patriote ;
Sieyès et Roger-Ducos, tout prêt à un coup d'Etat
pour modifier la Constitution.

Ce coup d'Etat avait donc d'avance deux voix dans le Directoire ; il y
en avait deux contre. Barras seul, plus ou moins vendu à tous
les partis, restait libre de se porter dans un sens ou dans l'autre.
Ainsi la République en était arrivée à voir
son sort suspendu à la voix d'un intrigant corrompu, dont on
appelait le parti, le parti des pourris.

Comme au 18 Fructidor, le coup d'Etat ne pouvait s'accomplir que
par l'armée. Sieyès cherchait un général
pour exécuter ses desseins, mais il aurait voulu un instrument,
et ce fut lui qui servit d'instrument.

Sieyès le sentit tout d'abord, et ce ne fut pas de très
bonne grâce qu'il s'unit à Bonaparte pour faire le 18
Brumaire ; mais les généraux lui manquaient. Hoche
était mort ; eût-il d'ailleurs consenti au renversement de
la République ? Joubert venait de mourir à Novi.
Masséna était nécessaire en suisse. Bernadotte
s'était donné au parti patriote.

Bonaparte, entouré de l'auréole d'une gloire incomparable
et appelé en quelque sorte par la voix populaire, était
le seul choix possible. Maître de la situation, il jouait la
partie à son compte, si on ne voulait pas la jouer pour lui.

Ce coup d'Etat, attendu par tous, excepté par ceux qu'il devait
atteindre, eu lieu le 18 et le 19 Brumaire (9 et 10 novembre 1799).

L'initiative vint du Conseil des Anciens, et de ceux qu'on appelait les
Inspecteurs du Conseil, qui étaient sous l'influence de
Sieyès. Sous prétexte d'une conspiration, ils firent
voter, comme la Constitution leur en donnait le droit, le transport des
deux Conseils à Saint-Cloud, et firent Bonaparte commandant en
chef des forces militaires.

Les deux Directeurs complices donnèrent leur démission ;
les deux patriotes furent forcés de donner la leur. Barras
acheté et paralysé disparut en laissant la sienne. Le
pouvoir exécutif était dissous.

A Saint-Cloud, le général Bonaparte fut bien reçu
des Anciens ; mais le Conseil des Cinq-Cents, non prévenu et
hostile, l'accueillit avec des injures et le força à se
retirer. Un instant la mise hors la loi fut sur le point d'être
prononcée : tout était manqué ; mais tout fut
sauvé par la hardiesse et la résolution de Lucien
Bonaparte, frère du général.

Le succès devait être au plus audacieux. Bonaparte donne
l'ordre à ses grenadiers de faire évacuer la salle. Les
représentant sont chassés de toutes parts et sautent par
les fenêtres. Un mouveau Cromwell, imitant le premier, chassait
un autre parlement-croupion.

Le 18 Brumaire a été la plus grande humiliation qu'aient
subie les Assemblés pendant le cours de la Révolution. Au
2 Juin, la Convention avait délibéré sous les
canons ; mais sa séance avait été en apparence
respectée, et elle avait repris ses séances et son
pouvoir. Au 18 Fructidor, l'armée avait empêché la
réunion légale, et les députés hostile
avaient été arrêtés ; mais il n'y avait pas
eu de violence directe. Au 18 Brumaire, l'armée expulsa
brutalement les représentants du pays. Les derniers vestiges du
régime représentatif disparaissaient devant la
volonté d'un homme.




LX

JUGEMENT SUR LE 18 BRUMAIRE




Il a
été si longtemps convenu que le 18 Brumaire a
été un acte nécessaire et heureux, qu'il esr
encore utile de soumettre à la critique cette assertion
historique.

Le discrédit du Directoire était tel, a-t-on dit, qu'il
était devenu incapable de gouverner ; la France était
à duex doigts de la ruine. Il fallait une main ferme pour la
relever.

On oublie que la victoire de Masséna à Zurich et celle de
Brune en Hollande avaient sauvé le pays d'une double invasion.

On oublie que la principale cause de nos défaites avait
été la fatale expédition d'Egypte, qui nous avait
enlevé quarante mille hommes de nos meilleures troupes, et notre
plus grand général, au moment où nous en avions le
plus besoin. Or, cette expédition était l'oeuvre de
Bonaparte. Ainsi, déjà avant qu'il fût maître
du pouvoir, se manifestait en lui ce goût d'aventures qui devait
être si fatal à sa dynastie et à la France.

Après son retour d'Egypte, Bonaparte retournant à
l'armée d'Italie, ou prenant en main l'armée du Rhin,
pouvait rendre de plus grands services à la France qu'en prenant
le pouvoir.

La victoire revenant, le Directoire eût trouvé
l'autorité nécessaire pour gouverner.

A la vérité, le Directoire lui-même, nous l'avons
assez dit, avait donné le plus triste exemple au 18 Fructidor ;
mais la force ne corrige pas la force ; un premier coup d'Etat n'en
justifie pas un second ; autrement celui-ci en justifierait un
troisième et cela indéfiniment : ce qu'il fallait,
c'était un retour au bien, et non une aggravation du mal ; le
retour à la loi, et non le triomphe définitif de la force.

Sans doute la Constitution de l'an III était mauvaise : car deux
pouvoirs qui ne peuvent rien l'un sur l'autre et qui n'émanent
pas l'un de l'autre, sont nécessairement en conflit. De plus, un
gouvernement à cinq têtes manque d'énergie, et est
toujours divisé en factions.

Il fallait donc une revision de la Constitution ; mais la Constitution
elle-même prévoyait le cas, et indiquait le moyen.
Jusqu'à ce que la nécessité de cette revision
s'imposât à l'opinion publique et triomphât par les
moyens légaux, il fallait attendre et patienter. Un malaise de
quelques années eût mieux valu que tout ce qui a suivi.

En Amérique, les Etats-Unis, après l'émancipation,
ont eu beaucoup à souffrir d'un mauvais état social. Ils
ont souffert de l'anarchie pendant plusieurs années ; les partis
s'agitaient, on put craindre un instant que l'oeuvre de
l'indépendance ne fût détruite. Il virent le mal,
et comprirent le remède : ils changèrent la Constitution
sans coup d'Etat et sans dictature.

Si Bonaparte se fût refusé au pouvoir au lieu de le
prendre, et eût été battre les ennemis au lieu de
faire chasser par ses grenadiers les représentants du peuple,
l'opinion eût pesé d'une telle force sur les Conseils et
sur le Directoire, que ceux-ci eussent été contraints
à une revision de la Constitution, qui eût rendu possible
l'avènement régulier et légal du jeune Bonaparte
au pouvoir.

Plus Bonaparte était réclamé par l'opinion, plus
il lui était facile de se passer de coup d'Etat.

Si Bonaparte n'eût pas fait le coup d'Etat, dit-on, un autre
l'eût fait à sa place. Soit ! mais nous dirions
précisément contre celui-là ce que nous disons
contre lui. Nul autre d'ailleurs n'était alors en possession de
prendre un tel rôle.

Laissons de côté l'irrégularité de son
avènement ; dans une révolution où tous les
pouvoirs étaient plus ou moins entachés à leur
origine, on excusera, si l'on veut, un nouveau coup de force. Mais une
fois maître de la situation, qui l'empêchait d'être
un Washington au lieu d'un Cromwel ? Qui l'empêchait de gouverner
par la liberté au lieu de gouverner contre elle ? Qui
l'empêchait d'être un sage fondateur, au lieu d'un
conquérant insensé et d'un despote impitoyable ?

Sans doute, on ne peut demander à un ambitieux d'avoir les
vertus d'un grand citoyen ; mais ce qu'il faut éternellement
déplorer, c'est que la France n'ait rencontré qu'un
ambitieux quand elle avait besoin d'un grand citoyen.

Rien, absolument rien ne rendait alors impossible en France l'établissement d'une République libre sous les auspices d'un grand homme. Les partis étaient épuisés ;
l'Europe eût accepté une paix honorable. Tout était prêt pour faire régner en France l'ordre et la loi et pour cueillir les fruits de la Révolution.

On sait ce qui arriva : la France opprimée, l'Europe d'abord conquise, puis conquérante à son tour ; l'invasion trois fois repoussée par la République (92, 94, 99), ramenée trois fois par l'Empire ; les crises naissant des crises ; toutes les phases révolutionnaires revenant les unes après les autres ; la légitimité, la monarchie
constitutionnelle, la seconde république, le second empire,la troisième république, etc. Triste, triste histoire, dont les funestes phases eussent peut-être été
évitées si le héros du 18 Brumaire avait aimé la Patrie et la liberté !






Quatrevingt-treize
Dessins de la Révolution Française.




L’œuvre
de Paul Janet




Sites éducatifs. Le portail des
TIC du réseau collégial




0 Comments:

Post a Comment

<< Home